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Femmes sous
l'uniforme |
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"Bellone"
et l'Indochine Par Élodie Jauneau
Présentation de Bellone
Si Bellone ne devait avoir qu’un intérêt, ce serait celui d’être la seule et unique revue féminine de l’histoire de la presse militaire. Écrite majoritairement par des femmes de l’armée et pour elles, son lectorat est en grande partie féminin. Il est impossible de savoir de quel ordre furent son tirage et sa diffusion. Ni le Bulletin, ni Bellone ne figurent dans les annuaires de la presse française ; ils ne font pas non plus partie des journaux pris en compte dans les études relatives à la presse sous la IVe République. Dans le dernier numéro de Bellone, un bref historique de la revue fait état pour l’année 1957 de "cinq cents abonnements au bénéfice de celles qui servaient encore en Indochine" [3], et en 1961, "la courbe (des abonnements) étant ascendante", les services administratifs de diffusion de revues militaires classent Bellone "en tête des publications payantes" (Bellone, n° 105). D’abord publiée sous le nom Bulletin P.F.A.T. de Noël 1948 à décembre 1952, elle devient ensuite Bellone, Revue des forces féminines françaises. Ces deux publications sont bimestrielles jusqu’en décembre 1967. Cette année-là, ce seul et unique magazine militaire féminin de l’Histoire, disparaît, pour être absorbé par T.A.M., revue existant depuis 1962 et dont le lectorat est presque exclusivement masculin [4]. Il est donc très difficile, voire impossible de savoir quelle était la place de Bellone dans la presse militaire française de l’époque. L’autre question soulevée par cette revue est de savoir s’il s’agit d’une exception française. Si les armées britannique, américaine, polonaise ou encore russe semblent avoir intégré les femmes plus rapidement qu’en France, il est très ardu de trouver un équivalent à Bellone dans ces pays. Par contre, la place occupée par les femmes militaires des autres pays est relativement importante dans les pages de la revue. En ce qui concerne le comité de rédaction, il est tout aussi impossible de savoir qui le compose. La plupart des articles sont anonymes ou signés de pseudonymes. Même s’il semble que la rédaction soit majoritairement féminine, il n’est pas rare que de grandes figures masculines de l’armée française, comme le colonel Pâquier (Bellone, n° 17, 22, 29), le général de Lattre de Tassigny (Bulletin P.F.A.T., n° 10) ou encore le général Chassin (Bellone, n° 35), participent régulièrement à l’écriture des articles. De plus, la place accordée au lectorat (totalement féminin semble-t-il) est très importante. Ainsi, de nombreux courriers de lectrices sont-ils souvent publiés dans les pages de la revue : poèmes, témoignages, déclarations, dessins, enquêtes... L’intérêt historique de cette revue n’en est que plus grand. Cette proximité avec les lectrices, engagées ou non sur le terrain indochinois, la rend accessible à toutes, et à tous.
La place de Bellone dans l’histoire des femmes en temps de guerre est d'autant plus grande que les études sur les femmes pendant les conflits de décolonisation sont isolées. Sur ce sujet, Bellone constitue l’une des sources imprimées les plus originales car elle parle des femmes en milieu masculin, autrement dit "l’inversion du genre". Ce champ de recherche connaît une expansion considérable depuis quelques années. Les historien(ne)s commencent à s’intéresser à ce sujet depuis peu (Bard, 2004 ; Capdevila et al., 2003 ; Rauch, 2004 ; Clio H.F.S., 2004). Bellone est donc une revue "genrée" [5] et la seule revue féminine de la presse militaire française. Elle a forcé les portes d’un milieu masculin, en s’adressant aux femmes exerçant un "métier d’homme" et dirigées par eux. Même si Bellone semble "noyée" dans la multitude de titres de la presse militaire, plus d’une centaine de numéros a été publiée et ce pendant près de vingt ans. Replacer Bellone dans l’historiographie des femmes et du genre revient aussi à montrer l’intérêt qu’elle présente pour l’histoire de l’armée française. Dans les travaux consacrés à l’armée française (Girardet, 1998 ; Masson, 2002 ; Pédroncini, 1992 ; Martel 1994), la seule place qui est accordée aux femmes est celle d’infirmières civiles, d’épouses ou de mères de soldats pendant les guerres. Aucun ne traite des personnels féminins de l’armée française... La guerre d’Indochine débute en 1945 et s’achève en 1954. Le rôle et la présence des femmes en Indochine sont incontestables et visibles. En outre, il est important de souligner qu’elles n’ont pas été mobilisées et que leur engagement en Indochine repose sur le volontariat. Pourtant, en dépit de quelques articles, il n’existe aucune étude approfondie sur ces femmes engagées en Indochine. Bellone constitue donc un outil fondamental sur ce sujet trop peu exploité, jamais dépouillé, alors que ce conflit est celui qui occupe la place la plus importante dans la revue. Dans les autres revues de la presse militaire ou spécialisée [6], les seules femmes engagées en Indochine qui bénéficient d’un écho assez considérable sont les I.P.S.A. [7]. Bellone quant à elle accorde autant de place aux I.P.S.A., qu’aux Merlinettes [8], Marinettes, mécanographes, assistantes sociales, S.F.F., F.F.A., P.F.A.T., A.F.A.T. [9], etc. La présence des femmes en Indochine est suffisamment importante pour que Bellone leur consacre de nombreux articles. Ceci dit, sur le terrain elles ne sont qu’une infime minorité des effectifs engagés dans ce conflit ; à tel point que les tableaux d’effectifs et de dotations des T.F.E.O. [10] ne les mentionnent pas toujours ou rappellent par une note de bas de page qu’elles ne représentent qu’1 % des troupes [11]. Toujours est-il que cette présence féminine parmi les hommes, aussi minime soit-elle, marque un tournant historique pour les rapports de genre dans l’armée française. Le genre de l’armée en Indochine
La place que Bellone accorde aux femmes engagées en Indochine est beaucoup plus importante que leur présence effective sur le terrain. Si elles ne sont qu’une minorité dans les T.F.E.O., les articles qui leur rendent hommage sont largement majoritaires dans les pages de la revue. De plus, celle-ci ne consacre quasiment aucun article aux hommes d’Indochine. Bellone ne suffit pas, à elle seule, à prendre conscience de l’engagement des femmes dans le conflit indochinois (les archives à disposition sur ce sujet sont principalement celles du S.H.A.T. [12]). Entre 1946 et 1954, leurs effectifs font plus que doubler passant de 1.010 à 2.485, toutes armes confondues [13]. Cette augmentation des effectifs peut s’expliquer par deux facteurs essentiels : le nouveau statut des P.F.A.T. en 1951, qui a sans doute influencé l’engagement féminin, mais aussi l’enlisement du conflit qui y est pour beaucoup. En toute logique, à partir de 1954, après la défaite de Dien Bien Phû, le nombre de P.F.A.T. ne cesse de chuter. Mais en 1957, encore cinq cents abonnements de Bellone partent pour l’Indochine. Cela suppose donc que la majorité (voire la totalité) des femmes présentes dans la péninsule à cette date sont des lectrices de Bellone. Une dernière remarque s’impose à propos des chiffres officiels. La place accordée aux P.F.A.T. disparues en Indochine est extrêmement dérisoire dans les archives du ministère de la Défense. En revanche, Bellone semble s’être fait un point d’honneur de ne pas oublier celles qui sont mortes en Indochine, de leur rendre cet hommage qu’elles méritent et que l’armée a tendance à ignorer. Leur minorité "noyée dans la masse" suffit aux autorités pour les marginaliser. En leur accordant de nombreux articles et hommages, Bellone sort de l’ombre toutes ces "héroïnes" qui ont elles aussi servi leur patrie. Il est impossible répertorier tous les articles que Bellone a accordés à ces femmes entre 1948 et 1954. Les pages consacrées aux A.F.A.T. ou aux P.F.A.T. en Indochine sont de toute nature. Il s’agit d’articles, de témoignages ou encore d’enquêtes exprimant toujours implicitement un besoin de reconnaissance et d’estime. Le premier article de ce type est un éloge aux A.F.A.T. en Indochine, publié dès le premier numéro du Bulletin. Il a pour but de briser les préjugés dont sont victimes les femmes qui s’engagent en Extrême-Orient tout en leur rendant hommage. La diversité de leurs activités y est mise en valeur et prouve ainsi que cette présence féminine est loin d’être inutile ou superflue (Bulletin P.F.A.T., n° 1 ; Bellone, n° 23). D’autres articles ont un caractère purement informatif sur le rôle et les fonctions à remplir en Indochine en cas d’engagement. Ils sont particulièrement intéressants car ils mettent en évidence le réel "besoin de l’Indochine en personnel féminin" (Bulletin P.F.A.T., n° 12) dans tous les services tels que : l’état-major, le service de santé, le service des transmissions, le service social, le service de réparation et d’entretien des parachutes, etc. L’armée a besoin de ce personnel qualifié et elle se donne les moyens de satisfaire ces besoins en diffusant l’information le plus largement possible et en avançant des arguments convaincants dont le Bulletin et Bellone se font l’écho. Ces articles informent aussi les volontaires sur leur "conditions de vie" et leur "conditions d’engagement". Il arrive fréquemment qu'ils soient suivis d’un reportage sur la vie des personnels féminins en Indochine. Pendant toute la durée du conflit, la majorité des photographies en deuxième de couverture met en scène des P.F.A.T. sur leur lieu de travail en Indochine. Elles apparaissent apprêtées, souriantes [14] et incitent elles aussi à l’engagement dans les T.F.E.O., Saïgon ou Hanoï étant toujours représentées comme des villes animées où il fait bon vivre. Une autre catégorie d’articles a toute son importance : celle des appels à l’entraide, à la solidarité et à l’union de toutes celles qui servent ou qui ont servi en Indochine. C’est ainsi que l’Association des Anciens du C.E.F.E.O. et des Forces Françaises en Extrême-Orient (Bulletin PFAT, n° 11) voit le jour dès le début du conflit indochinois et en appelle aux P.F.A.T. revenues d’Indochine pour rejoindre ses rangs. Ces appels à la solidarité figurent dans presque tous les numéros de la revue. La solidarité et les liens qui unissent les jeunes recrues et les "anciennes" sont prégnants pendant toute l’existence de Bellone. D’autres appels sont lancés toujours dans le but d’aider ou de rendre hommage aux femmes de l’armée. C’est le cas aussi de l’Association des Scouts de France qui cherche régulièrement des informations concernant "les scouts tombés en Indochine" (Bellone, n° 21), parmi lesquels on trouve beaucoup d’anciennes cheftaines servant dans les rangs des P.F.A.T. et décédées là-bas. La fin de la guerre en Indochine ne diminue en rien l’intérêt de Bellone. La revue continue jusqu’en 1967 à rendre hommage à toutes celles qui ont servi pendant ce conflit. L’engagement des femmes dans l’armée ne ralentit pas non plus avec la fin de cette guerre, contrairement à la fin de la deuxième guerre mondiale qui avait causé de nombreux problèmes à l’administration. Celle-ci ne savait alors pas comment reclasser toutes ces femmes qui s’étaient mobilisées. La fin du conflit indochinois a pour seule conséquence directe [15] la fermeture du centre d’instruction du personnel féminin pour l’Indochine (Bellone, n° 24). Néanmoins, la rédaction anticipe dès le début de l’année 1955 et soulève le problème, désormais récurrent, du reclassement des personnels féminins qui rentrent d’Indochine (Bellone, n° 28). Encore une fois, le message de solidarité est clair : "Nous sommes là pour vous aider et nous vous aiderons". L’article s’achève par un message d’alerte à l’attention de l’administration : "Il ne doit y avoir de repos pour personne tant qu’il y aura une P.F.A.T. sans travail" (Bellone, n° 28). Enfin, à côté de ces articles parfois généraux ou théoriques se côtoient des témoignages, des courriers, des poèmes de lectrices parlant de leur propre expérience en Indochine. La rédaction lance régulièrement des appels aux lectrices pour que celles-ci lui adressent leurs témoignages (Bulletin PFAT, n° 5). C’est ce qui constitue l’autre intérêt majeur de la revue : la liberté d’expression accordée aux lectrices dont la plupart des lettres sont publiées. Tous ces articles contribuent fortement à la naissance d’un esprit de corps féminin.
Bellone n’est pas une revue féministe. Son but premier n’est pas la lutte pour l’égalité des sexes au sein de l’armée. Il s’agit plutôt pour elle de jouer un rôle fédérateur et rassembleur, pour que les femmes de l’armée française ne se sentent plus seules et isolées. Certes, mais à la lecture de tous les articles se dessine un esprit revendicatif pour cette égalité, même s’il ne s’agit pas d’un appel à la mobilisation féministe à proprement parler. Si la deuxième guerre mondiale a permis aux femmes de forcer les portes de l’armée, c’est pendant la guerre d’Indochine que leur présence s’affirme au grand jour. Non seulement, elle se font une place, mais leurs homologues masculins sont obligés de se rendre à l’évidence : leur rôle devient peu à peu indispensable. C’est ainsi qu’une identité et une conscience militaires féminines voient le jour. Le Personnel Féminin de l’Armée de Terre devient un corps militaire à part entière qui dépasse largement le cadre de l’armée de terre, puisque bien souvent cette appellation [16] de P.F.A.T. englobe les F.F.A., les S.F.F., les I.P.S.A. et les Merlinettes. Ceci explique le changement de titre du Bulletin en février 1953, qui devient Bellone avec un sous-titre qui a toute son importance puisqu’il s’agit de la "Revue des forces françaises féminines". Pour la première fois apparaît clairement la notion de "forces" au même titre que tous les autres corps de l'armée français (F.F.I., F.F.L., F.F.A. [17], FFC…etc.). Coïncidence ou non, c’est à cette période que le sigle F.F.F. [18] tend à se généraliser dans le langage militaire même si c’est celui de P.F.A.T. qui demeure le terme officiel. En 1948, la mission du Bulletin semble donc multiple : soutenir celles qui sont en Indochine et montrer au grand jour qu’il existe un esprit de corps qui unit les femmes de l’armée française. Le Bulletin P.F.A.T. (n° 7) de septembre 1950 est "spécialement consacré aux A.F.A.T. d’Indochine". En lieu et place de l’éditorial, on peut lire les citations à l’ordre de la division (à titre posthume) de deux femmes "tombées au champ d’honneur". Cet éditorial, qui finalement n’en est pas un, sonne comme un appel à la prise de conscience. En Indochine, les femmes peuvent tomber au combat. Non seulement, les militaires masculins restés en France en sont informés, mais l’opinion publique également. Et surtout, les femmes qui veulent s’engager pour servir en Indochine doivent elles aussi prendre conscience des risques qu’elles encourent. En effet, lorsque la guerre d’Indochine éclate, nombreuses sont celles qui, par goût d’aventure et d’exotisme, s’engagent, en pensant accomplir un séjour merveilleux et dépaysant (Bellone, n° 25). Ces deux citations pour la Croix de guerre rappellent donc à toutes celles qui veulent partir qu’elles seront également exposées au feu. En 1951, avec l’adoption du décret n° 51-1197 (Journal Officiel, 15-16 octobre 1951), des perspectives d’avancement sont envisageables pour la première fois, pour toutes celles qui souhaitent faire carrière dans l’armée. Savoir et comprendre pourquoi ce statut a vu le jour en 1951 est assez difficile. Il semble qu’il n’y ait aucun lien direct avec la guerre d’Indochine et son évolution. Il paraîtrait donc que ce sont les revendications et les réclamations des premières concernées, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, qui ont accéléré la mise en place de ce statut particulier. A partir de son adoption, les rubriques spécialisées sont de plus en plus fréquentes dans la revue et appellent souvent les femmes engagées en Indochine [19], comme celles qui sont de retour, à la plus grande vigilance pour obtenir ce qui leur est dû et bénéficier des aides auxquelles elles ont droit, sans pour autant en avoir été toujours avisées. En 1953, le soutien à celles qui sont en Extrême-Orient est plus présent que jamais, puisque le conflit entre dans sa huitième année et que la revue a déjà cinq ans d’existence. Non seulement Bellone contribue à la naissance d’une identité féminine militaire mais aussi à l’émergence d’héroïnes sur cette scène masculine. Sur le front indochinois, de nombreuses femmes accomplissent des exploits qui n’ont rien à envier à ceux de leurs homologues masculins mais qui, en métropole, ne jouissent pas du tout du même écho. Sortir de l’ombre ces héroïnes de l’armée française semble être l’autre cheval de bataille de Bellone.
Le mot "héroïne" n’apparaît quasiment jamais dans les pages de la revue, mais Bellone parle volontiers de "héros" au féminin : "Climats, n° du 20 février, en présentant Suzy Poirié, héros d’Indochine, 4 fois trépanée, dit "cette jeune fille honore la France"" (Bulletin P.F.A.T., n° 13). Si le mot "héroïne" n’est pas employé, le nom masculin "héros" est féminisé. En revanche, le mot "héroïque" est très fréquemment utilisé dans les pages de la revue, pour qualifier des actes, une attitude ou une preuve de courage. L’inversion du genre est donc parfaitement illustrée ici. Les articles "biographiques" sont extrêmement nombreux et variés. Ils jouent un rôle majeur pour connaître ces femmes héroïques. Certains sont de simples biographies et d’autres sont regroupés dans une rubrique, "Tableau d’Honneur" ou "Citations", qui porte sur des cérémonies de remise de décorations. Ils se composent d’une brève biographie, du résumé de la cérémonie et des raisons pour lesquelles ces femmes sont à l’honneur. Toutes les femmes servant ou ayant servi dans l’armée à un moment ou un autre figurent dans ces rubriques, quel que soit leur arme ou service. Avec l’avancée du conflit en Indochine, ce sont celles des T.F.E.O. qui sont majoritairement mises en lumière. Quoi qu’il en soit, les vingt-quatre numéros de cette étude comportent tous sans exception cette rubrique de citations et de décorations. En ce qui concerne les articles biographiques, quelques-uns peuvent être cités. Il s’agit de ceux consacrés à Aline Lerouge, ancienne résistante, chef de section des ambulancières du Haut-Tonkin, décédée le 24 novembre 1950 (Bulletin P.F.A.T., n° 6) ; Valérie André, "capitaine, chirurgien, parachutiste et pilote d’hélicoptère" (Bulletin P.F.A.T., n° 16) ; Alida Caruchet, infirmière militaire décédée en 1953 (Bellone, n° 20) ; Émilienne Robinet, infirmière de première catégorie du P.F.A.T., décédée en 1953 ; Geneviève de Galard, convoyeuse de l’air, que la presse a surnommée dès 1954 "l’ange de Dien Bien Phû" (Bellone, n° 24). Émilienne Robinet et Geneviève de Galard sont en fait les premières héroïnes d’une nouvelle rubrique qui revient régulièrement à partir de 1954 : "Qui sont-elles ?". Le titre seul répond à cette préoccupation majeure de reconnaissance et de mise en valeur du rôle des femmes en Indochine. Il faut faire connaître au monde ces femmes dont les actions sur le front sont aussi dignes que celles de leurs homologues masculins. Ce n’est pas le combat qui fait la gloire. En effet, même si les femmes sont exclues des combats armés, elles n’en sont pas moins exposées au feu et, en tant qu’infirmières par exemple, elles sont souvent en première ligne. Nombreuses sont celles qui ont trouvé la mort au cours de missions de sauvetage ou prises en embuscade. Toutes ces femmes deviennent, par le biais de Bellone, des figures emblématiques des personnels féminins des armées. La revue leur accorde le même crédit que d’autres grands périodiques accordent à de célèbres résistants ou combattants de la deuxième guerre mondiale, de la guerre d’Indochine ou, plus tard, de la guerre d’Algérie. Néanmoins, une conclusion s’impose face à cette mise en avant des femmes soldats. A la lecture de leurs noms, seuls quelques-uns sont connus du grand public. Ici, il s’agit de Valérie André et de Geneviève de Galard. Toutes celles auxquelles Bellone a choisi de rendre hommage et qui sont décédées sont tombées dans l’oubli, tandis que Valérie André et Geneviève de Galard sont connues de tous et de toutes, au moins dans les rangs de l’armée. Valérie André est née en 1922. Docteure en médecine et chirurgien, pilote d’hélicoptère et brevetée parachutiste, elle s’engage pour l’Indochine dès 1949. En 1952, elle obtient le grade de capitaine dans le corps du service de santé militaire féminin. En 1981, elle devient la première femme générale de l’armée française. Geneviève de Galard devient convoyeuse de l’air en 1952 et s’engage en 1953 pour l’Indochine. Bloquée avec les troupes du camp retranché dans la cuvette de Dien Bien Phû, elle est capturée par le Viet-Minh le 7 mai 1954. Libérée le 11 mai, elle est accueillie en héroïne en France, puis aux Etats-Unis. L’année 1954 marquant la fin du conflit indochinois semble être un tournant dans la prise de conscience collective du rôle des femmes dans les rangs de l’armée française puisque seules celles qui en sont revenues font désormais partie des "héros de Dien Bien Phû". Le but de ces articles est donc clair : il s’agit de rendre aux femmes la place qu’elles méritent dans le milieu très fermé de l’armée française masculine. Elles ne sont pas figurantes mais "soldates" à part entière. A cette date, le mot "soldate" n’existe pas pour désigner les femmes engagées dans l’armée. A l’heure actuelle, bien que très peu usité, il désigne "un auxiliaire féminin de l’armée". La langue française ne connaît donc aucun mot précis pour désigner ces femmes, qu’il s’agisse du mot "militaire" au féminin ou du mot "soldate". Ce souci de la féminisation des termes de l’armée n’entre pas dans les préoccupations de Bellone même s’il n’est pas rare de trouver dans ses pages des noms masculins féminisés. Ce n’est qu’en 1965 que Bellone (n° 91) évoque pour la première fois la définition du mot "soldate". Si Bellone parvient à héroïser et à sortir de l’ombre toutes ces femmes, la réception de ces articles n’en demeure pas moins limitée. La société n’a pas coutume de rendre hommage aux héroïnes de guerre en uniforme. C’est à croire que seuls les autorités et les soldats (hommes et femmes) qui les ont côtoyées s’en souviennent. L’intérêt historique et historiographique de Bellone pour l’étude de la guerre d’Indochine et des femmes dans l’armée est incontestable. Cette revue incarne pour les personnels féminins de l’armée la naissance d’une conscience identitaire militaire féminine. Les femmes aussi peuvent être "actrices de l’histoire" militaire française. Que cette revue ait été éditée pendant près de vingt ans et qu’elle soit accessible aux historien(ne)s est une chance considérable pour étudier l’armée française et les femmes. Ce sujet n’ayant jamais été traité en Histoire, ceci explique sans doute pourquoi Bellone n’est jamais sortie de l’ombre. Pourtant, l’histoire de cette revue est indissociable des processus de féminisation que connaît l’armée française à cette époque. En effet, son acte de naissance par un petit Bulletin P.F.A.T. de quelques pages en 1948, puis son apogée en tant que "revue des forces féminines françaises" et enfin son absorption par une revue masculine, incarnent le processus de féminisation de l’armée française : des premiers pas timides des femmes dans l’armée de la seconde guerre mondiale à la création de corps militaires féminins aux statuts de plus en plus semblables à ceux des hommes et enfin à la disparition dans les années 1970 de l’adjectif "féminin" de tous les textes officiels. Notes : 1 - Personnel Féminin de l’Armée de Terre. Ce terme est devenu au fil du temps un terme générique pour désigner les femmes dans l’armée en général. Il est employé au singulier quand il désigne un groupe et au pluriel quand il désigne des individus. Il est même fréquemment utilisé au féminin pour désigner une femme ou les femmes de l’armée française. 2 - Du nom d’une déesse romaine de la guerre. 3 - En plus des abonnements en métropole et de tous ceux qui sont expédiés aux abonnées de l’Union Française (Madagascar, A.O.F., A.E.F., Tchad, Algérie, Tunisie, Maroc, entre autres). 4 - En effet, avant 1962, la revue T.A.M. (Terre, Air, Mer) n’accorde aucune place aux femmes dans ses pages. Après cette date, elle touche sans doute quelques lectrices féminines mais sans commune mesure avec Bellone. 5 - La place accordée aux rapports sociaux de sexe est, bien qu’implicite, omniprésente pendant toute sa publication. 6 - Propre à une armée précise, comme par exemple Cols Bleus pour la Marine, Air Actualités pour l’armée de l’air ou Terre Magazine pour l’armée de terre. 7 - Infirmières pilotes (ou parachutistes) secouristes de l’air. 8 - Les Merlinettes sont les femmes engagées dans l’arme des transmissions dirigée par le Général Merlin pendant la deuxième guerre mondiale. Les Marinettes sont les premières à s’être engagées dans la Marine. 9 - Respectivement : section (ou service) féminine de la flotte, forces féminines de l’air, personnel féminin de l’armée de terre et auxiliaires (ou arme) féminines de l’armée de terre. 10 - Troupes françaises d’Extrême-Orient. 11 - S.H.A.T. : 10 H 506 à 10 H 508 : E.M.I.F.T. – 1er bureau : effectifs 1946-1956 – T.E.D. 1954-1956 – effectifs réalisés 1946-1949, 1950-1952 et 1952-1956. 12 - Service Historique de l’Armée de Terre. 13 - S.H.A.T. 14 - Il est impossible de citer tous les numéros qui diffusent ce type de clichés, car presque tous sont concernés. 15 - En France métropolitaine. 16 - S.H.A.T. : 10 H 506 à 10 H 508 : E.M.I.F.T. – 1er bureau : effectifs 1946-1956 – T.E.D. 1954-1956 – effectifs réalisés 1946-1949, 1950-1952 et 1952-1956. Tableaux d’effectifs des F.T.E.O.. Dans ces tableaux, il n’est pas rare de retrouver sous l’appellation "P.F.A.T.", les femmes engagées dans les trois armées. 17 - Sigle également utilisé pour désigner les Forces Françaises en Allemagne après la deuxième guerre mondiale. 18 - Forces Françaises Féminines ou Forces Féminines Françaises. Ces deux expressions sont indifféremment employées. 19 - Certaines femmes de l’armée française en Indochine étaient abonnées à la revue et la recevaient sur place. |
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