Femmes sous l'uniforme
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Les femmes et la Légion d'Honneur

Par Danièle Déon-Bessière



Mon propos, à l’image de mon livre intitulé "Les Femmes et la Légion d’Honneur", n’est pas une contribution à l’éternelle relation hommes-femmes, mais une reconnaissance de la place des femmes dans la société et particulièrement au sein du premier ordre national créé par le Premier consul le 19 mai 1802.

Promulguée dès le lendemain du vote, la loi instituant la Légion d’Honneur créée le 29 floréal an X fut bien accueillie par l’opinion publique.

Mais, si dans la pensée de Bonaparte les femmes ne devaient pas être admises dans cette haute distinction, rien dans les statuts de l’Ordre, muets sur ce sujet, n’interdisait que cette décoration fût attribuée à une personne de sexe féminin.

Nombre de femmes ont d’ailleurs revendiqué cet honneur, et particulièrement celles qui ont servi comme cantinière ou sous un uniforme dissimulant leur sexe pour se battre ou pour suivre leur mari.

Mais la légende est plus forte que la réalité. Et si l’Empereur a épinglé une croix ou une chaîne avec une médaille à son effigie sur des poitrines féminines sans qu’un brevet ait ensuite concrétisé ce geste de reconnaissance spontané de la bravoure de vaillantes françaises, la valeur de ces femmes s’en trouve-t-elle diminuée ?

Parmi ces "chevalières" courageuses et aventurières honorées sur le champ de bataille, citons deux ou trois exemples :

Marie-Jeanne Schellinck, une Belge native de Gand, qui fut nommée caporal puis sergent et enfin sous-lieutenant à Iéna en 1806 ; la valeureuse combattante compte dix sept ans de services, douze campagnes et huit blessures ;

Virginie Ghesquière, appelée "joli sergent" qui, ayant pris la place de son frère, s’était fait incorporer en 1806 et fut renvoyée dans ses foyers en 1812 lorsque son sexe fut reconnu ;

Thérèse Bordenègre, vivandière, qui arracha le drapeau français à un cosaque russe qu’elle n’hésita pas à tuer pour reprendre l’aigle tombé entre ses mains ;

Et Thérèse Figueur, la très célèbre "Madame Sans-Gêne", engagée en 1793 sous l’uniforme de dragon au 15e régiment qui accomplit maints exploits jusqu’en 1812. Une "Madame Sans-Gêne" qui n’a de commun avec la maréchale Lefebvre créée par Victorien Sardou que le métier de blanchisseuse, et dont la Grande-Chancellerie de la Légion d’honneur atteste elle-même des états de service certifiés par les maréchaux Lannes et Augereau, le général Noguès et le général de brigade Sauroy.

Malgré ces louanges, Thérèse Figueur ne reçut pas la croix qu’elle tenta d’obtenir en écrivant à sa Majesté Impériale et Royale le 1er vendémiaire an XIV.

Le Grand Chancelier Mac Donald est catégorique : aucune femme n’a été décorée de la Légion d’Honneur sous le Premier Empire, ainsi qu’il le précise dans sa lettre du 24 avril 1817 au Garde des Sceaux à propos de Catherine Claire prétendument "chevalière" le 7 juillet 1809.

Il faut donc s’en tenir aux certitudes historiques.

Bien que la Légion d’Honneur restât le premier Ordre national durant les intermèdes monarchiques de Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, aucun de ces régimes n’attribua de croix à une femme.

Le Prince-président Louis Napoléon fut le premier à considérer les femmes dignes de recevoir la plus haute distinction française.

Par décret du 15 août 1851, soit 49 ans après la création de l’Ordre, la première femme décorée de la Légion d’honneur fut Angélique Duchemin, veuve Brulon, considérée comme une vétéran des guerres de la Révolution ainsi que le précise sa citation : "Brulon Angélique, Marie, Joséphine, sous-lieutenant aux Invalides ; sept ans de service ; sept campagnes ; trois blessures ; s’est plusieurs fois distinguée, notamment en Corse, en défendant un poste contre les Anglais le 5 prairial an II".

Décorée à soixante-dix neuf ans, elle devint une célébrité des Invalides au point que des visiteurs de marque, telle la reine d’Espagne en 1853, demandaient à voir ce personnage exceptionnel portant l’uniforme de sous-lieutenant des vétérans.

On peut également évoquer Mme Abigot de Ragis qui, dans la nuit du 21 décembre 1852, sauva la mairie d’Oizon assaillie par une bande d’exaltés voulant incendier les archives. Seule dans le bâtiment, l’épouse du maire s’opposa à leurs agissements et fut blessée lorsqu’elle arracha la croix de la Légion d’honneur de son père à l’un des assaillants qui venait de la dérober.

Elle fut décorée par le Prince-président et reçut la croix en récompense de dévouement civique par un décret du 20 août 1852 qui la nomme chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

Dans les années qui suivirent, la récompense suprême fut plus largement décernée à des femmes.

Melle Juliette Dodu, receveuse des postes à Pithiviers pendant la guerre de 1870, reçut la croix de chevalier en 1878. Au péril de sa vie, elle avait communiqué de précieux renseignements au commandement français.

D’autres femmes recevront la croix en hommage à leur héroïsme ou à leur dévouement au cours de cette terrible guerre franco-prussienne, telles Mme Frary-Gross nommée le 14 juillet 1883 ou Mme Jarrethoud, cantinière dans un bataillon de franc-tireurs qui risqua deux fois sa vie et fut nommée chevalière en 1880.

Au cours de la guerre de 14-18, évoquons, parmi d’autres, deux nominations pour exemple parmi ces anonymes qui ont rempli leur devoir envers une France où les hommes mobilisés sur les champs de bataille avaient laissé le pays en charge à leurs compagnes :

Melle Léonie Van Houtte, "Chargée pendant la guerre de missions périlleuses, a fait plusieurs fois le voyage de la Hollande, où elle a notamment facilité le passage de jeunes gens désireux de rejoindre les armées alliées. Condamnée à mort, sa peine fut commuée en quinze ans de travaux forcés, elle fut internée à Siegburg (Allemagne) où elle resta en cellule du 24 mars 1916 au 8 novembre 1918. Durant sa captivité, a contracté la fièvre typhoïde en soignant les prisonnières déjà atteintes".

Madame la générale Daugan, "Infirmière de la plus haute valeur morale par la conception élevée qu’elle s’est faite de ses devoirs professionnels et par la manière héroïque dont elle s’en est acquittée au cours de circonstances périlleuses des plus pénibles, notamment lors de la prise de Péronne (10 août 1914), où elle est restée prisonnière volontairement pour ne pas abandonner ses blessés (1 blessure, 2 citations)".

Au cours de la seconde guerre mondiale, la résistance et la déportation mirent une nouvelle fois en évidence le patriotisme, le courage et l’héroïsme des femmes. De 1939 à 1945, beaucoup se sacrifièrent à l’idéal de liberté et de défense de leur pays, remplissant missions et exploits aux côtés des hommes, portant les armes avec eux, parachutées avec eux, et avec eux faisant du renseignement, de la lutte armée, des coups de mains dangereux.

Lucie Aubrac a fait partie de ces femmes.

Tout comme Marie-Madeleine Fourcade.

Les risques encourus n’arrêtèrent pas ces femmes qui ont payé un lourd tribut lors de ce conflit : emprisonnées, déportées, tuées lors des combats ou assassinées par l’ennemi.

D’autres, ayant réchappées des camps de la mort lente, ont témoigné ou témoignent encore auprès des jeunes générations pour que perdure la mémoire de celles qui se sont battues contre le nazisme. Citons quelques-une d’entre-elles.

Marie-Claude Vaillant Couturier,

Geneviève Anthonioz-de Gaulle,

Ou Eugénie Valois, alias Monique de l’Odéon, engagée dans le réseau Action avec Jacques Chaban-Delmas.

Parmi les déportées résistantes restées anonymes, attachons-nous à quelques exemples :

Paulette Jacquier dite Marie-Jeanne, nommée par le général de Gaulle au grade de chevalier de la Légion d’Honneur à titre exceptionnel pour faits de guerre le 14 septembre 1944. A l’âge de 26 ans, cette distinction remise pour son action dans la Résistance et ses campagnes en Alsace avec la 1re D.F.L. s’explique sans commentaire à la lecture de l’une de ses citations :

"Souffletée par la défaite de juin 40, entre aussitôt dans la Résistance malgré son jeune âge. Elle se distingue tout de suite au cours de liaisons difficiles. Voulant faire davantage, elle obtient d’accompagner les groupes francs de son village de la Frette dans leurs coups de main et y prend part bientôt les armes à la main. Elle recueille les renseignements, guide les détachements et les seconde à main armée dans d’innombrables actions.

Elle se comporte à maintes reprises en véritable chef de guerre.

(…) Tombée dans un guet-apens pendant un engagement à La Frette et faite prisonnière les armes à la main, elle s’évade de sa prison à l’aide d’une lanière découpée dans sa paillasse, apprend que son père a été pris comme otage, a été fusillé et sa maison natale brûlée par l’ennemi, rejoint aussitôt son groupe franc et reprend la lutte sans faiblir.

Nature d’élite, d’une modestie rare, d’une énergie indomptable et d’un courage exceptionnel, a été par son rayonnement et son exemple un des flambeaux de la Résistance du Dauphiné. (…)".

Aline Liège, entrée dans la Résistance en 1941 comme agent de liaison et de renseignements du réseau Buckmaster n’était alors qu’une jeune étudiante de vingt ans.

Arrêtée par la Gestapo le 6 mars 1942, elle parvint à détruire, en les avalant, les documents secrets dont elle était porteuse.

Internée à Fresnes, puis au Fort de Romainville, ensuite déportée à Ravensbrück puis dans différents kommandos, elle sera libérée le 1er juin 1944 par les Mongols, puis par les Américains. Elle sera promue officier de la Légion d’Honneur à l’âge de 35 ans.

Capitaine de l’armée de l’air et officier de réserve, Maryse Bastié, déjà médaillée de la Résistance et nommée membre d’honneur à vie de la Ccroix-Rouge, est la première femme promue commandeur de la Légion d’Honneur pour faits d’armes, le 14 avril 1947.

L’Indochine compte également ses héroïnes.

Dans le camp retranché de Dien Bien Phu tombé le 7 mai 1945 après une résistance de 56 jours aux assauts menés par le général Giap, Geneviève de Galard, convoyeuse de l’air, seule femme française, est faite prisonnière au même titre que les soldats. Le 29 avril 1954, elle recevra la croix de chevalier des mains du général de Castries sur le terrain d’opération témoin de l’horreur passée.

Valérie André, médecin général, inspecteur pilote d’hélicoptère, membre fondateur de l’Académie nationale de l’Air et de l’Espace, dont le général Bigeard disait en 1976 : "En Indochine, tous les parachutistes la respectaient. C’est une fille merveilleuse", est la première femme dans l’histoire de l’Ordre à être élevée à la dignité de grand’croix à titre militaire le 16 décembre 1999.

Le XXe siècle a vu l’émancipation des femmes et leur entrée dans bien des domaines jusqu’alors réservé à la gent masculine. La Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur n’a pas fait exception à la règle, même si cela fut très progressif.

Enfin, de nos jours, si les femmes ne sont plus maintenues dans une situation subalterne comme aux siècles précédents puisqu’elles aussi peuvent à présent être récompensées au titre de leur vie professionnelle, leur représentation dans le premier Ordre national reste encore modeste. Nous sommes cependant loin des propos écrits par Thomas Grimm avec un peu de mépris dans le Petit Journal le 8 mai 1888 qui disaient : "La croix fut d’abord une exception tellement extraordinaire qu’il parut impossible qu’une femme la méritât jamais".

Deux siècles après la création de la Légion d’Honneur, le nombre de nominations féminines tend seulement, progressivement, vers les 10 % sur l’ensemble des nominations et promotions, c’est-à-dire civiles et militaires.

L’avenir va dans le sens d’une progression accrue de nominations et de promotions féminines puisque les femmes ont accédé à des postes de responsabilité dans tous les secteurs au cours des dernières décennies participant ainsi pleinement au rayonnement national.

Si en 1900, il n’y avait qu’une soixantaine de femmes décorées, en l’an 2000 on comptait trois femmes élevées à la dignité de grand’croix.


Pour en savoir plus sur l'histoire des femmes dans l'ordre de la Légion d'Honneur, le livre de Danièle Déon-Bessière est présenté sur 

http://www.bessiere-livres.org


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