Femmes sous l'uniforme
Les articles

 

Lettre ouverte du 2 septembre 2004
à Messieurs les directeurs des principaux quotidiens français  

Par Solange Cuvillier-Simon



Cette  lettre ouverte résulte du sentiment d’abandon ressenti depuis soixante ans par des femmes vétérans, premières engagées volontaires pour la durée de la guerre fin décembre 1942 dans l’armée française, parties pour la plupart d’Afrique du Nord avec, dans le cœur l’amour de la Patrie et la volonté de la libérer du joug allemand. Transmissionnistes (Merlinettes), ambulancières, infirmières débarquèrent à Naples (Bagnoli) avec les forces françaises naissantes du Corps Expéditionnaire Français le 22 novembre sous un bombardement ennemi.

Dès le 8 décembre 1943 les ambulancières subiront le baptême du feu derrière les régiments de la 2e Division d’Infanterie Marocaine du général Dody. La conquête du "Pantano" que les Américains n’on pu enlever, sera la première victoire française. Elles parcourront jour et nuit (en black out) des pistes de montagnes minées, dans les fumigènes, le froid, la boue (dans laquelle s’enlisent les tanks américains de la division texane), transportant leurs blessés (et souvent les morts) dans les pires conditions, face à une armée allemande la plus puissante du monde à cette époque.

Durant huit mois, elles seront sans répit, au sein des grandes batailles livrées par un corps expéditionnaire français d’élite : Castelforte, Cassino, Esperia (bataille de tanks) et entreront avec les vainqueurs dans Rome le 6 juin 1944 (jour du débarquement en Normandie). La prise de Sienne verra la fin de la participation française en Italie.

Un mois plus tard, le 15 août 1944, plusieurs de ces glorieuses divisions d’Italie (3e D.I.A., 2e D.I.M., 1re D.F.L. (Forces Françaises Libres) et ensuite 4e D.M.M.) débarqueront en Provence, reprenant le combat sans relâche avec d’autres divisions françaises et alliées (voir photos du débarquement le 16 août prises par les Américains). De la 807e compagnie de transmission Française venant d’Italie, figurent le lieutenant Georget Aubignac, Paulette Vuillaume et Renée Dhyser (ces deux dernières faisant partie du petit groupe de femmes vétérans reléguées dans la tribune de Saint-Mandrier le 15 août 2004. Un détail émouvant : trois mois auparavant, en avril 1944, Marie Louise Cloarec (27 ans), Pierrette Louin (22 ans), Eugénie Djendi (19 ans), Suzanne Mertzissen (23 ans), parachutées avec leur poste de radio, tomberont aux mains des Allemands et mourront fusillées à Ravensbruck.

Ces héros de la bataille d’Italie seront mis à la disposition du général de Lattre, nouveau commandant en chef, qui héritera d’une armée aguerrie grâce au vainqueur d’Italie, le général Alphonse Juin que Monsieur le Président de la République, dans son allocution du 15 août 2004 sur "Charles De Gaulle", a omis de citer (mais étais-ce bien une omission ?). Ce qui fera dire à ma voisine : "Comment veux-tu qu’on nous accorde la moindre attention, nous, Armée d’Italie ?". Et j’ajoute moi-même : "quand l’orateur est incapable de citer le nom de son chef"...

Voilà une des principales raisons de cette lettre ouverte : l'oubli voulu.

"C’est la politique qui veut cela", ai-je entendu. Quelle politique ?

Se faire tuer pour son pays est un acte d'amour.

Et comme Charles de Gaulle, un des grands hommes que je vénère (avec le maréchal Lyautey), j’ai le plus grand mépris de la politique des partis.


Nous venons de célébrer un certain nombre de "soixantenaires". Mais je voudrais évoquer le cinquantenaire, le 15 août 1994, du débarquement en Provence où la plus importante cérémonie eut lieu à Cavalaire. De cette journée date notre rancœur et notre déception.

Invitées officiellement par le premier Ministre Édouard Balladur, nous nous retrouvons, transmissionnistes, ambulancières, infirmières (beaucoup sont décédées depuis), septuagénaires encore vaillantes dans un joyeuse ambiance. Nous pensions pouvoir évoquer brièvement devant micros et caméras, un demi-siècle plus tard, cette sanglante parenthèse de notre vie. Bien mal nous en a pris. Déjà à cette époque, les deux grands professionnels que sont Charles Villeneuve et Jean-Claude Narcy, bien installés dans leur bulle à quelques mètres de nous, ont repoussé nos tentatives d’entretien. Pas le moindre contact !

Pour l’anecdote, j’avais demandé l’autorisation de "décorer" E. Balladur du pin’s des ambulancières de la Première Armée créé par le général Bataille et Jean Crétin, maire de Beure et conservateur du musée militaire Lucien Roy (tous deux grands défenseurs de la condition féminine militaire), pin’s créé dans le but de récolter des crédits pour l’ouverture de deux salles consacrées aux "Femmes dans les Guerres". Le Premier Ministre fut bien décoré, mais les micros et caméras restèrent muets et aveugles.

Pourtant ces journalistes savent faire couler les larmes au cours de certains reportages, et éblouir les spectateurs, comme ce fut le cas hors du défilé du 14 juillet du bicentenaire de la Légion d’Honneur.


7 mai 2004 - Cinquantenaire de Dien Bien Phu.

Là, hélas, il faut évoquer la défaite consécutive à tant de difficiles victoires sur le sol indochinois, défaite due à une mésentente grave entre chefs responsables, civils et militaires. Absence totale de stratégie, stratégie que n’aurait certes pas adoptée le vainqueur d’Italie ! La France y perdit ses plus glorieux régiments. "Seule, comme l’écrit un journaliste du Monde le 14 juillet 2004, Geneviève de Galard racheta le fiasco français...et déclencha une légende compensatrice".


11 mai 2004 - Soixantenaire de la campagne d’Italie (décembre 1943 - juillet 1944)

Deux groupes de vétérans venant du nord (Paris) et du sud de la France présents pour honorer nos morts au cimetière de Venafro (où se trouve la tombe de Marie Loretti, première ambulancière tuée par l’ennemi le 5 février 1944), puis au cimetière de Monte Mario à Rome. Monsieur le ministre des Anciens Combattants qui a toute notre considération, prononça une émouvante allocution à l’ambassade de France. Présence de la Nouba du 1er Régiment de Tirailleurs d’Épinal. Seulement trois journalistes !! Radios et chaînes d’État furent bien absentes. Il ne s’agissait que des sanglantes batailles d’Italie, chers compatriotes !!


6 juin 2004 - Soixantenaire de la bataille de Normandie.

Y assistent les plus Grands de ce monde.

Magnifiquement organisées, commentées et retransmises par toutes les chaînes françaises et étrangères, ces cérémonies ont provoqué une immense émotion et un regain de gratitude envers nos libérateurs. Mais que de pertes ! Que de sang versé !

Le peuple français, qui sombre depuis des décennies dans une apolitique léthargie due à un assistanat permanent, à l’incivisme, à l’impudicité, due aussi aux responsables d’agences de publicité qui n’utilisent plus que "l’enfant-roi" (qui devient de plus en plus incontrôlable pour ses géniteurs), oui, ce bon peuple de France avait un besoin urgent de cet électrochoc pour réactiver son patriotisme déliquescent. Que Dieu vous bénisse chers vétérans anglo-saxons de nous avoir fait vivre ces instants inoubliables. Nous continuerons de nous recueillir sur vos tombes, symboles de vos sacrifices.


15 août 2004 - Soixantenaire du débarquement de Provence.

Pour nous, femmes vétérans d’Italie, cet anniversaire aura été notre plus grande déception.

Invitées par le ministre des Anciens Combattants, munies de la fameuse carte mauve, nous gagnons les quais de l’arsenal de Toulon pour être embarquées dans une bousculade innommable. Anciens-combattants-vétérans au milieu d’une foule de jeunes. Nous pensions être dissociés de cette ruée. Un mutilé de guerre unijambiste arrive avec peine à franchir la passerelle. Nous l’y aidons.

A l’arrivée à Saint-Mandrier, il nous faudra marcher longuement sous le soleil pour rejoindre la tribune qui attend 1.000 personnes !! Deux rangs sont réservés aux vétérans et anciens combattants. Notre petit groupe s’installe au premier rang. En face de nous en pleine rade, le "Charles de Gaulle". Deux écrans muets où s’agitent des personnes. Aucun commentaire. Mais deux énormes baffles diffusent une musique tonitruante. Le silence se fera quand le président de la République décorera nos braves récipiendaires déjà bien âgés. Ce sera le seul moment émouvant de cette cérémonie suivie du discours de M. Chirac.

La troisième chaîne officie dans sa bulle à 100 mètres de nous. Mais nous restons isolées et ignorées. La très belle revue terminée, effrayées par une foule qu’on vient de libérer sur les quais et qui envahit les tribunes, nous anticipons notre retour pour gagner les bateaux au moment où notre prestigieuse Patrouille de France dispense nos couleurs de France dans le ciel. Nous nous retrouvons sur les quais de l’arsenal. La nuit tombe. Aucun autobus, aucune navette, aucun taxi. Nous gagnons à pied le centre de Toulon. Un petit restaurant fera l’affaire et deux taxis nous ramèneront à l’hôtel Mercure, où reviennent les invités du "Charles de Gaulle" et du "Jules Verne". Comme le résume un entrefilet de Nice-Matin, ils ont bu le champagne... et nous les bouteilles d’eau qu’on nous avait recommandé d’emporter sur la carte d’invitation. Le cœur est lourd. A part la joie de nous être retrouvées, on se demande encore pourquoi avoir déplacé femmes et hommes octogénaires, alors que les reportages de la télévision ont été bien plus instructifs... et moins fatigants.


25 août 2004 - Libération de Paris

Des millions de téléspectateurs ont été étreints par une grande émotion en entendant le "Chant des Partisans" et la Marseillaise. Les voix d’un enfant et d’une cantatrice sur fond de chœurs de l’armée française ont fait couler les larmes. C’est bon de pleurer encore pour sa Patrie... surtout dans cette vie artificielle que la société nous oblige à subir.

Les résistants, devant lesquels je m’incline, ont eux aussi subi un long silence sur leur vie clandestine. Ce soixantenaire aura contribué à décrire l’importance de leur action dans la libération de Paris. Les écrits restent c’est vrai mais l’impact des images est parfois plus éloquent, et on a besoin de ces images car les jeunes ne lisent plus.

On a appris dans ce reportage que la division Leclerc était "précédée dans son entrée à Paris de 120 volontaires républicains espagnols ayant rejoint la résistance et membres de la 9e compagnie de blindés commandée par le capitaine Dronne sous les ordres de Leclerc" (Le Figaro, 26 mai 2004).

Je terminerai par un sujet qui nous perturbe, nous ambulancières, depuis 60 ans. Il s’agit des ambulancières Rochambelles. La question fuse à chaque rencontre : "Vous étiez Rochambelle ?". Il faut savoir une fois pour toutes que le groupe Rochambeau est parti initialement d’Amérique, dirigé par une américaine mais composé de françaises engagées sur leur parcours (voir le livre de madame Massu, Quand j’étais Rochambelle, Grasset 1969). Nous, nous sommes parties en priorité d’Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie). Nos sœurs Rochambelles ont accompli leur mission comme nous toutes. Elles ont eu la chance et l’honneur de libérer Paris. C’était la finalité de toutes les femmes engagées dans les bataillons médicaux, compagnies sanitaires et formation chirurgicales mobiles : libérer Paris et la France. Mais alors qu’elles étaient encore en formation à Rabat (la ville de mon enfance) elles ne débarquèrent en Normandie que le 1er ou 2 août 1944 via l’Algérie et l’Angleterre. Nous étions déjà pionnières sur les champs de bataille d’Italie (9e Bataillon Médical et 531/27 Compagnie Sanitaire) depuis le 8 décembre 1943.

Nous n’allâmes pas jusqu’à Berchtesgaden, mais notre division libéra Mulhouse, Thann, et Cernay pour faire la jonction avec Colmar où arrivaient les troupes américaines. La campagne d’Alsace fut terrible pour tous et nous vainquîmes l’ennemi chez lui en Allemagne.

L’Histoire de France a occulté la guerre 39-45 et en particulier la sanglante campagne d’Italie. Les élèves sont en droit d’apprendre les actes de bravoure de leurs pères, grands-pères...et arrières grands-pères... et grands-mères !!


© Anovi - 2006