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Femmes sous
l'uniforme |
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Thérèse FIGUEUR (17 janvier 1774 - 4 janvier 1861) Par Robert Ouvrard
Le couple coule des jours heureux jusqu’en cette année 1774. Le 17 janvier, hélas, Pauline meurt en mettant au monde une fille, pour qui elle avait choisi le prénom de Thérèse. "J’ai été de ces enfants qui ne doivent jamais connaître la douceur de dire maman, ou plutôt, j’ai été de ces enfants, encore plus malheureux, condamné à dire maman à quelqu’un qui ne les chérit pas, mon père s’étant remarié quelques années après", dira cette dernière vers la fin de sa vie. Effectivement, le père de Thérèse se remarie. Mais il n’a pas vraiment la main heureuse : la nouvelle madame Figueur boit plus qu’il n’en faut pour ne pas être saoule le plus clair de son temps. On comprend que Pierre ne tienne pas longtemps : abandonnant son ménage, il se réfugie à Sarcelles, dans la région parisienne… et meurt peu de temps après. Voilà donc Thérèse orpheline pour la seconde fois, alors qu’elle n’a que neuf ans. Un autre meunier des alentours la recueille. Elle est alors un vrai petit diable, qui sait déjà monter à cheval et se prend d’amitié pour un dragon, qu’elle appelle candidement son "mari", et dont elle prend un jour la défense. Naissance d’une vocation... C’est à cette époque également qu’elle fait la connaissance d’un jeune blondin, de deux ans son aîné, Clément Sutter, que nous retrouverons sur sa route. Elle a tout juste fait sa première communion que son oncle maternel vient la chercher pour l’emmener en Avignon. A Paris, la Révolution a éclaté mais c’est à peine si elle en a connaissance. Elle est devenue auneuse de drap. Pourtant, après la proscription des Girondins, en 1793, les événements la rattrapent. En Avignon, on se révolte contre la municipalité jacobine. L’oncle de Thérèse est chargé de commander une compagnie de canonniers. Sa nièce ne le quitte pas d’un pouce. Elle est à présent une jeune fille de 18 ans. Lorsqu’on annonce l’approche d’une armée envoyée par la Convention contre ceux que l'on nomme les Fédéralistes, l’oncle accepte que Thérèse s’habille en homme. De cette manière elle pourrait "le suivre partout, même en campagne". "Ma vocation venait de se prononcer". Elle serait soldat. Soldats d'occasion, les Fédéralistes ne tiennent pas devant les Républicains du général Carteaux, et la troupe avec laquelle combat Thérèse en tenue de canonnier est défaite près de Marseille, où elle s’était précipitamment repliée après avoir évacué Avignon à la hâte. Thérèse est faite prisonnière. Emmenée en Avignon, son véritable état étant découvert, elle est présentée à Carteaux, qui la met au pied du mur : s’enrôler pour la République, ou la guillotine. Son oncle, qu’elle demande à consulter, lui conseille sagement la première alternative. Elle s’engage donc chez les chasseurs Allobroges avec son oncle, dont elle obtient en même temps la vie sauve. A l'automne 1793, Thérèse se retrouve au siège de Toulon, auquel l'un des subordonnés du général en chef Dugommier (lequel a remplacé Carteaux), prend une part active avec ses canons pour chasser les Anglais qui occupent la ville : Napoléon Bonaparte. Après la prise de Toulon, le 15 décembre 1793, les chasseurs Allobroges sont envoyés au dépôt des dragons de Noailles, à Castres. Le 4 avril 1794, Thérèse Figueur est définitivement incorporée au 15e Dragons. Un dragon que les jeunes filles regardent volontiers d’un œil langoureux, ce qui ne manque pas de conduire à de savoureux quiproquos ! Cette vie de dépôt s’interrompt lorsque le régiment est envoyé à l’Armée des Pyrénées Orientales, en lutte contre les Espagnols, et où Thérèse côtoie le représentant en mission Soubrany. Elle est au siège de Figuières, croise Augereau et Daumesnil, manque de peu de se marier et a deux chevaux tués sous elle. Lorsque le Comité de Salut Public décrète que les femmes ne pourront plus servir dans l’armée française, les officiers de l’armée des Pyrénées Orientales signent une pétition pour demander une exception pour Thérèse : celle-ci peut rester. Si elle participe aux campagnes d’Italie de l’An IV et de l’An V (1796 et 1797), elle n’a rien à en raconter de brillant, car elle a "le malheur de faire constamment partie des garnisons (…) et de ne point jouer le plus obscur bout de rôle sur tous ces champs de bataille si glorieux pour le petit caporal". En l’An VI, elle est en Suisse. Cette même année 1798, son régiment embarque pour l’Égypte, mais elle est de ceux qui restent au dépôt de Marseille ! Début 1799, les dragons du 15e qui sont en dépôt à Marseille sont intégrés au 9e Dragons, avec lequel Thérèse participe aux événements qui vont conduire à l’évacuation de l’Italie. Elle est faite prisonnière et enfermée dans une église de Turin. Elle croise l’archiduc Charles, puis le prince de Ligne, à qui elle doit d’être libérée. A la fin d’octobre 1800, Thérèse, malade, obtient un congé absolu et une pension de 200 francs (décret du 29 fructidor an VIII - 16 septembre 1800). Mais l’inaction lui pèse rapidement peser. A 28 ans, ele reprend donc du service, au 9e de dragons, alors caserné à Paris, où Bonaparte a pris les commandes de la France, depuis novembre 1799. La "Sans-Gêne" jouit alors d’une certaine célébrité dans la capitale, recevant de multiples invitations, étant même reçue à Saint-Cloud par Joséphine, rencontrant Bonaparte, qui lui donne du "Monsieur Sans-Gêne" et lui offre d’entrer au service de Joséphine. Thérèse passe ainsi quelques jours à Saint-Cloud, mais elle se lasse vite de la vie douillette qu’on lui offre. Elle s’échappe un jour comme une voleuse et retrouve son régiment. L'Empire fraîchement institué lui donne l’occasion de reprendre définitivement le collier militaire. La demoiselle Sans-Gêne assiste, "couverte de boue des pieds la tête et la figure toute noire de poudre", à la capitulation d'Ulm qui, le 20 octobre 1805, oblige dix-huit généraux autrichiens et 25.000 soldats à défiler devant leurs vainqueurs. A Austerlitz, elle combat au sein de la brigade Scalfort, de la 3e division de dragons commandée par le général Beaumont de Labonnière. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne garde pas un grand souvenir de cette glorieuse journée : "Le jour de la bataille d’Austerlitz, le général Baraguay d’Hilliers eut la malheureuse idée de mettre à pied les plus vieux soldats de nos régiments de dragons pour leur faire faire le service de fantassins, et de donner les chevaux à des hommes qui comptaient moins d’années de service. J’obtins d’être de ceux qui restèrent à cheval. Notre conduite ne fut pas ce qu’elle aurait pu être , et ce n'a pas été pour nous que la journée d’Austerlitz fut la plus glorieuse. Le régiment cependant ne laissa pas que d’y perdre du monde, entre autres quatre officiers". Peu après, elle visite Vienne, "de beaucoup inférieure à notre Paris". De son passage à Linz, en février 1806, elle gardera le souvenir d’un Bernadotte plutôt entreprenant, qui lui propose tout simplement d’être sa maîtresse en campagne ! Neuf mois plus tard, elle est à Iéna où elle fait sa "petite partie dans le grand concert que nous donnâmes le 14 (…) à Messieurs les Prussiens". Blessée grièvement peu après, durant la poursuite des débris prussiens par la Grande Armée, sur la route de Berlin, à la suite d’une chute de cheval, Thérèse revient à Paris à petites journées. Elle est soignée à l’hôpital de la Charité. Très affaiblie, elle va passer 18 mois hors du service, confinée dans une chambre qu’elle loue rue de Bourgogne. Nous sommes maintenant en 1810. La "Sans-Gêne" a 36 ans. N’en pouvant plus de ronger son frein, elle se fait attacher à un régiment destiné à la Jeune Garde, qui part pour l’Espagne. En novembre, elle est à Bayonne, puis rejoint Vitoria, enfin Burgos. Là, une guérilla particulièrement active et efficace interdit tout long déplacement à quiconque souhaiterait arriver entier à destination. Thérèse fait le coup de sabre autour de la ville, tout en réussissant l’exploit d’être adoptée par la population du lieu. Car, le soldat s'effaçant devant la femme, la "Sans-Gêne" distribue du pain aux mendiants et aide à soigner, au mépris de la contagion, les malades et les blessés dans les hôpitaux. Elle recueille même les chiens errants dont l'alcade a ordonné l'extermination. Ces braves chiens seront bientôt reconnaissants de la protection dont ils ont bénéficié, en escortant les convois qu'ils avertissent, par leurs aboiements, de l'embuscade toute proche : "Vous voyez qu'il y a du bon dans tous les genres de compassion". Mais un soir de la fin du mois de juillet 1812, alors qu'elle se promène sans escorte aux alentours de Burgos, Thérèse "tombe entre les mains de la guérilla du féroce Merino". Toutefois, la chance lui sourit. Elle est reconnue. "Au lieu de recevoir des coups de fusil (elle voit) le moment où (elle allait) recevoir des hommages". Bientôt, Merino la remet à un régiment écossais dans lequel, bien que prisonnière, elle retrouve la fraternité des armes. Mais hélas les Écossais la remettent, elle et deux cents autres prisonniers, aux Portugais, qui les emmènent, sans ménagements, jusqu’à Lisbonne. Le traitement que reçoit alors Thérèse n’a rien d’enviable, même si elle a la chance de ne pas être envoyée sur un ponton... La délivrance, sinon la liberté, arrive enfin. En compagnie d'autres prisonniers, elle est embarquée à destination de l'Angleterre. Après trente-neuf jours de mer, elle arrive à Lymington, près de Southampton. Elle est alors assignée à résidence, dans le village de Bolderwood. Elle y loge chez un tailleur, fort courtois par ailleurs, qui lui loue, pour six shillings par semaine, un "petit parloir très propre avec un lit dans une armoire". Comme prisonnier de guerre, elle reçoit cinq shillings par jour. Pas de quoi vraiment faire des folies. Heureusement, un jardinet, dont le tailleur lui laisse l'usage, permet à la prisonnière d'améliorer son ordinaire, d’autant qu’elle élève également des lapins. La gastronomie anglaise, à base de "monstrueux gigots de moutons, moins succulents que les nôtres" laisse Thérèse de marbre. En revanche, en vrai soldat, elle ne se refuse pas "un bon pot par jour", une lampée de bière qu'elle trouve vraiment "supérieure". A ce régime, elle ne tarde pas "à recouvrer de l’embonpoint". Thérèse Figueur va rester prisonnière jusqu’en 1814. La "Sans-Gêne" retrouve alors le sol de France, à Roscoff, où l’accueil de ses compatriotes est rien moins qu’amical. De Rennes, elle rejoint ensuite Saumur, où le général Lefebvre-Desnouettes (qui commande alors le régiment des chasseurs à cheval de l’ex-Garde) lui vient en aide, ce qui lui permettrait de reprendre l’uniforme. Mais elle "n’est pas prête à quitter (sa) cocarde tricolore contre une cocarde blanche". Elle retrouve donc des habits de femme. Un jour de début juin 1815, la route de Thérèse Figueur croise une dernière fois celle de l’Empereur, qui lui "adresse un petit geste de la main, en guise d’adieu". Elle ne sera pas à Waterloo, mais terminera sa carrière militaire à la barrière de Vaugirard, "le dernier champ de bataille sur lequel (elle s’est) trouvée, non pas en soldat, mais en infirmier d’ambulance". Le 2 juillet 1818, elle se marie, à 42 ans, avec l’ami d'enfance que nous avons croisé au début de cette évocation, Clément Sutter, dragon lui-même, rescapé de la campagne de Russie. Il la laissera veuve onze ans plus tard. C’est une pauvre petite vieille sans le sou qui achève sa vie à l'hospice des Petits-Ménages, à Paris, où elle meurt le 4 janvier 1861, à l'age de 85 ans, seule et jamais consolée de ne pas avoir reçu la Croix des mains de son Empereur. Thérèse Figueur, dragon de son état, a laissé dans toutes les mémoires son sobriquet de "Sans-Gêne", même s’il est attribué, à tort, à une autre femme de rang bien plus élevé. D’elle, le général Caffarelli disait qu’il n’avait pas connu de soldat plus brave, tandis que le général Quesnel témoignait qu’elle s’était conduite en honnête femme et en brave dragon, étant lui-même témoin de sa bravoure. Une bravoure attestée par deux hommes qui, en la matière, connaissaient la question : Lannes et Augereau, et que confirmait son certificat de service au 9e régiment de dragons, qui précisait qu'elle avait montré "dans toutes les affaires où elle s’est trouvée, une bravoure et une intrépidité peu communes à son sexe". La vraie "Madame Sans-Gêne" Saisissons l'occasion de cette notice pour lever une ambiguïté largement répandue. Et pour cela nous emprunterons les lignes qui suivent à un petit livre d'Émile Cère paru en 1936 : "Monsieur Moreau, ayant lu les lignes consacrées par Marbot à la femme dragon, Thérèse Figueur, dite Sans-Gêne, pensa que cette héroïne n’avait existé que pour être interprétée à la scène par Madame Réjane. Il alla trouver un directeur, lui soumit son idée dont il plaçait l’action en 1797 ; la jalousie de Bonaparte pour sa femme en faisait le fond ; le personnage de Sans-Gêne, qui fut historiquement dame de compagnie de Joséphine, était au premier plan. Monsieur Moreau acheva son drame, puis le porta à Monsieur Sardou pour avoir quelques bons conseils. Celui-ci déclara que le fond de la pièce était excellent : - La jalousie de Bonaparte, c’est très bien, mais pourquoi mettre en travers votre Sans-Gêne à vous ? Avec votre femme-soldat qui est inconnue, cela n’a pas de caractère ; tandis qu’avec la maréchale Lefebvre, qui était une vraie sans-gêne, comme le montrent une dizaine d’anecdotes, on peut construire une très bonne pièce – Et bien ! Faisons-la ensemble, proposa Monsieur Moreau. Monsieur Sardou accepta. La jalousie de Bonaparte restait le sujet principal, non plus celle qu’il éprouvait pour Joséphine, mais celle qu’il devait avoir pour Marie-Louise. Madame Sans-Gêne fut le personnage principal, non plus Sans-Gêne qui avait existé réellement, mais une nouvelle, baptisée de ce nom (…) La maréchale Lefebvre (une femme sans gêne) avait été surnommée Sans-Gêne par Monsieur Sardou et destinée à garder ce nom dans l’avenir, sans aucun titre de propriété, par le seul fait d’un grand succès au théâtre".
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© Anovi - 2005