Femmes sous l'uniforme
Les biographies

 

Charlotte MAITRE

Par Paul Fuchs



Le texte ci-dessous est extrait du n° 143 du mensuel "Je sais tout", publié le 15 octobre 1917. Ce n'est pas à proprement parler une biographie, mais plutôt la présentation et le témoignage d'une femme au destin exceptionnel pour l'époque. 


Après la thèse, l'exemple.
Madame Maitre, femme soldat

Que sera la femme de demain ? L'article de notre brillant collaborateur, M. Maurice de Waleffe, Le Féminisme après la guerre, en évoque aujourd'hui la silhouette. Imagination d'artiste ? Visions de philosophe ? Non pas ! C'est sous nos yeux mêmes que se modèle cette femme de demain, cette femme de maintenant émule et égale de l'homme.

Parmi celles qui incarnent cette réalité nouvelle, il n'en est pas de plus vivante, de plus "représentative", que Mme Charlotte Maître, infirmière militaire principale de première classe, décorée de la Légion d'honneur pour faits de guerre exceptionnels, après avoir déjà reçu, pour des faits antérieurs, la Croix de guerre et la Médaille de vermeil des épidémies. Nos lecteurs nous sauront gré de leur présenter dans une conversation familière cette femme d'élite, qui mérita cette citation :

Titres exceptionnels. Infirmières d'élite, d'un courage et d'un dévouement au-dessus de tout éloge, rend depuis le début des hostilités les services les plus appréciés en médecine et en chirurgie. Affectée comme volontaire à une formation de première ligne, a supporté vaillamment les dangers et les fatigues de la vie du front ; dans des abris souterrains, a montré, sous les bombardements multiples auxquels se formation a été soumise, un courage et une décision exemplaires. Blessée par des éclats d'obus, en faisant son service, a refusé de se faire évacuer. A contracté deux affections graves dans son service, alors qu'elle donnait ses soins à des contagieux. Déjà deux fois citée à l'ordre du jour.

Ce qui frappe d'abord en Mme Maître, c'est la plus charmante simplicité. De taille moyenne, d'aspect plutôt frêle, le geste rare et gracieux, l'œil clair et le regard très doux, rien ne révèle en elle l'héroïne qu'aucun danger ne fit reculer, et seules, les multiples décorations épinglées sur le corsage de soie claire (car Mme Maître a renoncé au costume qu'elle portait sous le feu de l'ennemi) évoque le souvenir de ses exploits.

Rien ne prédisposait Mme Maître à la lutte, à l'action intense. "Mon enfance et mon adolescence, nous dit-elle, furent quelconques : les sports même ne m'attiraient pas. Pourtant, j'allais déjà d'instinct au chevet des malades ; j'avais sur eux, par mon calme et ma fermeté, un très grand ascendant. La déclaration de guerre me trouva en Saône-et-Loire, dans la circonscription de mon mari (M. Maître est député de Louhans), et je fis ce que firent toutes les femmes alors, je prodiguai mes soins aux blessés, à Louhans d'abord, puis à Lyon. Mais je rêvais mieux, et mon seul désir était d'aller au front. Pour cela il me fallait acquérir un surcroît de pratique médicale : un stage au Val-de-Grâce perfectionna mes études. Bientôt, je fus en état d'être affectée à l'armée du Nord. C'est là, qu'après avoir subi l'épreuve du feu, j'obtins - non sans peine - d'être militarisée. Il y a deux sortes d'infirmières : les unes dépendent d'associations libres et donnent gracieusement leur concours à l'État ; les autres, dont je suis, sont réellement incorporées dans l'armée et sont des soldats, en tout et pour tout. Assimilées aux officiers subalternes, nous touchons les mêmes rations qu'eux, nous voyageons avec les mêmes feuilles de route. Nous n'avons sur eux qu'un avantage, une indemnité d'habillement de cent francs par an" ... Et les yeux de la jeune femme s'abaissent avec un joli sourire sur son élégante chemisette de surah mauve.

- Tout cela est fort intéressant. Mais parlez-nous un peu de vous-même ...

- De moi , A quoi bon , Tout ce que j'ai pu faire est si peu de chose auprès de ce qu'accomplissent à chaque minute les soldats parmi lesquels j'ai vécu.

- Tout de même, vos impressions de femme , Quel est le tableau qui vous a le plus frappé, celui que vous revoyez en fermant les yeux, en évoquant le passé , ...

- Voilà ... C'est sur le front des Vosges (car il faut vous dire qu'après une année dans une ambulance du Nord, j'obtins - faveur insigne - d'être affectée en Alsace à une formation de première ligne). C'est à 1.200 mètres de l'ennemi. Comme décors, un paysage ravagé, lunaire. Comme logis, une cagna sous terre où l'humidité est telle qu'on se réveille ruisselante d'eau. La salle d'opération où je sers d'aide au major, est installée en avant des batteries de 75, à 8 mètres sous terre. C'est là que nous travaillons la nuit, à la lueur incertaine d'une lampe ; là que se pratiquent les opérations les plus graves, celles qui ne peuvent être différées sans vouer le blessé à une mort certaine : laparotomies, trépanations, graves amputations. L'abri, repéré par l'ennemi, est bombardé sans interruption. Aux alentours, ce n'est qu'une suite de fondrières que peuvent à grand'peine franchir les brancardiers avec leur sanglant fardeau. Tenez, je vois encore l'arrivée d'un grand diable de Sénégalais, la cuisse fracassée. C'était un gaillard superbe, un poids lourd. Nous avions été si fortement marmités pendant tout le jour et le sol environnant la cagna était creusé de tels entonnoirs que les brancardiers, succombant sous le fardeau et trébuchant sur le terrain raviné, ne pouvaient plus avancer. Alors nous sortons, le major et moi, pour leur donner un coup de main. Sous le marmitage qui ne cesse pas, glissant dans les terres éboulées, nous parvenons, en tendant toutes nos forces, à hisser le brancard jusqu'au seuil de la salle d'opération, puis à l'y descendre. Le blessé fut sauvé ...

Elle se tut. Je contemplai ses petites mains aux ongles polis qui avaient accompli de si rudes et si austères besognes

- Voilà certes de terribles épreuves pour des nerfs de femme. Croyez-vous que toutes pourraient y résister, et estimez-vous qu'il faille généraliser l'emploi des infirmières dans les premières lignes  

- A vous parler franc, non. Certes, je ne veux pas me poser en exception. Tout de même je suis arrivée là déjà aguerrie par près de deux ans de présence aux armées et je sais dominer mes émotions. Et cependant, j'ai trouvé plus d'une fois la tâche très rude. Si d'autres femmes se sentaient le cœur d'affronter de pareilles luttes, il faudrait tout au moins exercer parmi les postulantes une sélection sévère, n'accepter que celles qui, familiarisées déjà avec le danger, seraient d'une santé de fer, d'un sang-froid absolu et enfin d'une moralité capable d'inspirer à tous le respect. La présence d'une femme donne au grand blessé, à celui qui perd déjà la notion de l'heure et du lieu, une impression d'apaisement, de sécurité, qui aident puissamment à l'œuvre du chirurgien. J'ai vu se tourner vers moi des regards de reconnaissance muette dont le souvenir me bouleverse encore, récompense plus précieuse que les distinctions officielles.

Ce que je vais faire, désormais ? Des inspections au front. Je suis soldat. J'obéis. 

Sur cette parole la nouvelle légionnaire, dont les instants sont comptés, se lève. Avec une gracieuse poignée de main nous prenons congé de cette vaillante qui réunit en elle un ensemble de qualités tenues jadis pour contradictoires mais qui seront l'apanage de ses sœurs de demain : la force et la grâce, l'intelligence et la modestie.

 


© Anovi - 2003