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Femmes sous
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Émilienne MOREAU-ÉVRARD (4 juin 1898 - 7 janvier 1971) Par Éric Labayle
Elle est née le 4 juin 1898 à Wingles, dans le Pas-de-Calais. Seconde enfant de la famille (elle a un frère aîné, Henri, et une sœur cadette, Marguerite), elle est issue d'un milieu ouvrier. Son père, originaire de Denain (département du Nord), exerce en effet la profession de porion de mine (contremaître). Elle n'a qu'un an lorsqu'il est muté à Lens. Dix ans plus tard, la famille déménage à nouveau, pour aller s'installer quelques kilomètres plus loin, à Loos-en-Gohelle . En juin 1914, le père d'Émilienne quitte définitivement la mine, à laquelle il a consacré 38 années de sa vie, pour se faire commerçant. Il reprend un commerce d'épicerie et mercerie situé sur la place de la République de Loos. C'est là que la jeune fille vit le début de la guerre. Elle est alors âgée de 16 ans et consacre l'essentiel de son temps libre à la tenue du magasin de son père. Mais le commerce ne l'attire pas particulièrement. Elle rêve de devenir institutrice. C'est en octobre 1914 que l'armée allemande fait son entrée à Loos. La "Course à la Mer" bat son plein et le village est occupé alors que chacun des deux adversaires cherches à prendre l'autre de vitesse en atteignant les Flandres belges et la mer du Nord en premier. Les premières heures de cette occupation sont pénibles : les troupes allemandes se livrent au pillage de tous les commerces. L'épicerie des Moreau n'y échappe pas. Le 6 octobre, un retour offensif des Français laisse croire un instant que Loos est sauvée : des dragons et des chasseurs cyclistes s'emparent du village et s'y retranchent. Mais les forces adverses, repliée vers la cité Saint-Pierre et la fosse n° 11, sont bien plus puissantes et le combat reste indécis. Émilienne Moreau, qui s'était déjà fait remarquer en allant distribuer du chocolat et des biscuits aux dragons bivouaquant sur la place de la République, accomplit alors son premier acte de bravoure. Depuis le grenier de la maison familiale, elle observe les lignes allemandes et constate que des mitrailleuses sont mises en batterie, qui prennent en enfilade une rue de Loos dans laquelle progressent des fantassins français. Se rendant compte du danger que courent ces hommes, elle descend de son observatoire et met en garde un sous-officier, qui prend aussitôt les mesures nécessaires. Cette initiative lui vaut les félicitations du sergent, qui lui déclare : "Merci, mon enfant. Vous êtres une brave petite Française !" Il faut quatre jours de combats acharnés aux Allemands pour reprendre Loos. Le 10 octobre, c'est chose faite. Commence alors la mise en coupe réglée de toute la région. Le régime de l'occupation est d'autant plus sévère que la ligne de front est proche. Les privations alimentaires et matérielles affaiblissent les civils et les plus faibles n'y résistent pas. Ainsi le père d'Émilienne meurt-il le 6 décembre suivant, miné tout autant par une vie entière de labeur à la mine que par le désespoir causé par l'invasion ou par la dureté des restrictions. En février 1915, la jeune fille se fait à nouveau remarquer pour son sens de l'initiative. Refusant de voir les enfants de Loos livrés à eux-même, sans instituteurs ni personne pour les remplacer, elle improvise une école dans une cave et donne elle-même les cours les plus élémentaires. Conjuguant ainsi sa vocation première pour l'enseignement et les besoins de l'instant, elle rassemble une quarantaine d'élèves, garçons et filles âgés de 3 à 16 ans. Pugnace, elle fait approuver son action par les autorités d'occupation et obtient même d'elles l'autorisation d'aller glaner des déchets de charbon sur le terril de la fosse n° 15, afin d'alimenter le poêle de sa salle de classe. Ce détail n'est pas anodin, car Émilienne Moreau profite de ses corvées de charbon pour observer attentivement les positions allemandes voisines de la fosse n° 15. Le 25 septembre 1915, lorsque après quatre jours d'une terrible préparation d'artillerie la bataille commence, elle sait que ses connaissances des lieux pourront être utiles. Après avoir placé ses élèves à l'abri dans les caves de la ville, elle se hisse sur le toit de l'école, d'où elle peut observer les événements. C'est de là qu'elle voit la progression des armées alliées qui, des corons de Rutoire et de Vermelles, avancent vers la cité Saint-Auguste. Avisant une troupe qui avance vers le village et qui risque se heurter bientôt aux retranchements de la fosse n° 15, elle se précipite à sa rencontre. Pour ce faire, il lui faut traverser la ligne de feu et risquer la mort à chaque pas. Elle parvient enfin à se faufiler jusqu'au cimetière. Là, elle se trouve nez à nez avec des Écossais du 9e bataillon du Black Watch (15th Division). La rencontre la terrifie ; elle se écrira plus tard que ces hommes sont " vêtus d'une jupe, portent une cagoule trouée par deux petits hublots", et que " la vue de leurs baïonnettes me glace un instant le sang". Après s'être ressaisie, elle s'adresse à eux pour tenter de les faire dévier de leur axe de progression. Mais elle ne parle pas anglais et ses interlocuteurs ne la comprennent pas. Il faut qu'enfin un officier francophone se présente pour qu'elle puisse expliquer en détail les raisons de son intervention. Elle explique le danger, décrit les positions allemandes et indique un moyen de contourner la fosse et ses organisations. Après avoir pris acte de ces avertissements, les Britanniques poursuivent leur avance et réduisent sans grosses pertes la résistance du fortin allemand. Les combats ont lieu désormais dans le centre-ville. Le magasin familial est transformé en poste de secours. Émilienne s'y dévoue avec énergie. Jusqu'à la fin de la bataille, elle dort peu et mange encore moins. Se faisant auxiliaire des infirmiers anglais, elle prodigue des soins aux uns et du réconfort aux autres. Son dévouement provoque l'admiration des soldats. Institutrice puis infirmière improvisée, elle se fait également garde du corps. Les rues qui mènent à son magasin sont sous le feu de tireurs isolés. Au péril de sa vie, elle en observe les emplacements et indique aux blessés les passages les plus sûrs. Au soir du 25 septembre, elle n'hésite pas à faire le coup de feu avec les soldats britanniques et, armée de grenades, elle participe à la réduction de deux tireurs retranchés dans une maison du voisinage. Plus tard dans la soirée, elle abat de sa main deux Allemands qui menacent l'ambulance. Son comportement en octobre 1914, son action en faveur des enfants de Loos pendant l'occupation, puis ses services pendant la journée du 25 septembre et les suivantes font l'objet d'un compte-rendu qui lui vaut l'attribution d'une citation à l'ordre de l'armée. Le 27 novembre suivant à Versailles, elle est décorée de la Croix de Guerre avec palme. Une carte postale célèbre la montre en costume de deuil, avec dette décoration. Baptisée "l'Héroïne de Loos" ou "The Lady of Loos", elle devient un temps très courtisée par les journalistes. Le Miroir, puis Le Petit Parisien publient dès le 28 le récit de son expérience, pompeusement intitulé "Mes Mémoires de 1914-1915". Les autorités britanniques la récompensent à leur tour en lui décernant la Military Medal pour son action de renseignement au profit des troupes d'attaque et la croix de first class de la Royal Red Cross pour son dévouement au profit des blessés. L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem viendra ensuite s'ajouter à cette liste... Évacuée après la libération de Loos, Émilienne reprend ses études et, jusqu'en 1918, elle exerce la profession d'institutrice dans une école de garçons à Paris. Avec la fin de la guerre et, en partie, grâce à l'argent que les journaux lui ont versée pour la publication de son témoignage (5.000 francs-or), la famille Moreau revient à Wingles, où la mère ouvre une boulangerie. Mariée en 1932 avec Just Évrard, elle part vivre à Lens avec son mari. Sa vie est à nouveau troublée par la guerre en 1939 et, plus encore, après la défaite de juin 1940. Les autorités allemandes placent en résidence surveillée à Lillers "l'héroïne de Loos" dont ils n'ont oublié ni les actions d'éclat, ni le rôle dans la propagande de guerre française entre 1915 et 1918, ni l'engagement politique dans la S.F.I.O. Bien que mère de deux enfants, elle entre pourtant très vite dans la résistance. Elle commence par distribuer des tracts, puis prend contact avec les services de renseignements britanniques, auxquels elle fournit des renseignements sur les infrastructures militaires allemandes dans le Nord. Elle fonde ensuite plusieurs groupes de résistance avec Louis Albert (chef du groupement "Libération Nord"). Son mari étant arrêté en septembre 1941, elle passe dans la clandestinité sous le nom de Jeanne Poirier et sert comme agent de liaison au réseau "Brutus". En 1942, pour fuir l'occupant qui se fait de plus en plus menaçant, elle se réfugie dans la région lyonnaise. Là, elle remplit des missions de liaison entre Lyon et la Suisse, ainsi qu'avec Paris, puis rejoint le groupe de renseignement "La France au Combat". Une fois encore, elle déploie une énergie exceptionnelle et joue un rôle de premier plan dans la résistance intérieure, notamment en région Rhône-Alpes. Mais ses missions ne sont pas sans risques : à deux reprises, elle échappe de justesse aux Allemands. Traquée et sur le point d'être démasquée, elle doit quitter la France le 7 août 1944. Elle siège alors quelques temps à l'Assemblée Provisoire d'Alger, avant de revenir à Lens en septembre. Elle reçoit la croix de Compagnon de la Libération le 11 août 1945 (au nom d'Émilienne Évrard, et non Moreau), récompense suprême d'une vie marquée par la résistance à l'envahisseur. Elle sera par la suite élevée à la dignité d'officier de la Légion d'Honneur et décorée de la Croix de Guerre 1939-1945 et de la croix du Combattant Volontaire de la Résistance. Jusqu'en 1963 ensuite, elle poursuit une carrière de conseiller honoraire de l'Assemblée de l'Union Française (1947-1958) et de militante à la S.F.I.O. (elle est membre du comité directeur du parti socialiste de 1945 à 1963). Émilienne Moreau-Évrard s'éteint à Lens le 7 janvier 1971. Elle repose à Lens, ville qui a donné son nom à une école. |
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