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Femmes sous
l'uniforme |
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La vie quotidienne des ambulancières pendant la campagne d'Italie Par Solange Cuvillier
Dans de telles circonstances, je me dois de parler de la "peur", ce phénomène psychologique qui vous tord les entrailles, que chacun a ressenti à sa façon. L'angoisse qui m'envahissait lorsque Sœur Saint Charles me forçait à habiller les mortes (au Maroc en 1942, ndlr) était bien différente de celle éprouvée en conduisant dans la boue, sous le sifflement des obus, dans le black-out le plus total, par des nuits sans lune, responsable de blessés qui se sentaient sécurisés par notre présence. Les conditions climatiques désastreuses en ce début d'hiver 1944, pluies diluviennes, vents soufflant en tempête, froid puis neige, ont transformé pistes et campements en bourbiers gluants. Nous vivions dans le cloaque. Les chaînes furent souvent indispensables. Nous appréhendions les crevaisons dans l'encre de la nuit. A l'instar de certaines peuplades, nous nous étions mises à adorer la Lune, bénissant ses phases de clarté. Les petits lumignons "yeux de chat" servaient à repérer à courte distance le blindé qui pouvait surgir à tout instant, mais n'avaient aucun pouvoir d'éclairement. Oui, dans ces moments de conduite dans le Monde des Ténèbres, le buste à demi-penché hors de la vitre ou la tête sortie par le pare-brise levé, scrutant vainement la nuit pour apercevoir ma coéquipière marchant bras étendus devant le véhicule, j'ai connu les sueurs froides de la peur. Courant janvier la neige recouvrit peu à peu ce paysage sinistre. Les chaînes de montagnes se nimbèrent de rose mais les lueurs oranges des obus nous rappelaient que nous étions en guerre. Nos pensées allaient à nos guetteurs enfouis dans leurs trous, en haut des pitons qui, sous des températures atteignant vingt au-dessous de zéro, allaient devoir souffrir atrocement de membres gelés. Le commandant nous installa pour un semi-repos dans un secteur relativement abrité. L'absence d'hommes dans une Compagnie Sanitaire nous obligeait à tout faire par nous-mêmes : monter les grandes tentes anglaises à double toit où nous logions à huit, creuser nos propres "feuillées" dans un sol durci par le gel, installer des poêles à bois de fortune, partir en corvée d'abattage de maigres résineux, seule végétation du secteur. Les éternelles boites de rations K et de Meat and Beans composaient la plus grande partie de notre ordinaire agrémenté de fruits au sirop et de grands pains de mie américains que nous faisions griller sur des braises. Ah ! ces beans ! Nous les avions pris en horreur. Ils souillaient sous une autre forme l'intérieur de nos véhicules dont l'entretien, avec celui du moteur, nous incombait. Le nettoyage a été parfois ardu car l'eau a manqué lorsque l'ennemi empoisonnait sources et puits, nous obligeant de façon épisodique à la remplacer par de l'essence dont les vapeurs avaient les mêmes vertus que l'ipéca. Des missions lointaines mais délassantes nous conduisaient à Naples où nous évacuions d'importants convois de blessés en instance de rapatriement sur l'Afrique du Nord. Cette ville à la renommée mondiale était devenue le repos du guerrier où se côtoyaient militaires alliés de toutes couleurs à la recherche d'une courte détente. (...). Contrastant avec l'aspect sordide de certains quartiers où sévissait une pègre se livrant à la débauche, la baie de Naples dominée par le cyclopéen cône du Vésuve était d'une beauté saisissante. Pour nous, ambulancières, c'était l'occasion de nous gaver de petits fours en contemplant les lingeries chatoyantes, bien inutiles hélas, qui s'offraient à nos regards dans les vitrines de la Via Chiaia ou de la Via Roma. Nous acceptions parfois les invitations dans les popotes alentours où cuisiniers algériens et marocains se surpassaient. Ne vivant qu'entre femmes ou avec des blessés et des morts depuis des semaines, nous ressentions le besoin humain de communiquer avec l'élément masculin. ***** Ce témoignage est extrait du livre de Solange Cuvillier : Tribulations d'une Femme dans l'Armée Française, ou le Patriotisme écorché, éditions Lettres du Monde, Paris, 1991, 173 pages. |
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