Femmes sous l'uniforme
Les témoignages

 

Maroc, 1943 : premiers contacts avec l'armée

Par Solange Cuvillier



A l'issue d'un examen probatoire passé au 32e Escadron Mixte du Train commandé par le commandant Pommier qui deviendra notre père spirituel, nous nous retrouvons encasernées à l'école maternelle Jeanne d'Arc, rejointes par nos camarades du stage de Marrakech parmi lesquelles plusieurs filles d'officiers généraux, prêtes à devenir de vraies soldates.

Les classes sont dures, très dures : réveillées au son du clairon dès 6 heures, les quarante lits des deux dortoirs faits "au carré" dans les temps impartis, gymnastique obligatoire (là il n'est pas question de dispense), cours de conduite, de mécanique, d'entretien des moteurs, marches de nuit de vingt kilomètres sans avertissement préalable avec port du masque à gaz, étude des astres...

Nous distinguerons entre autres, la Grande Ourse, Cassiopée, et bien sûr l'étoile polaire qui nous "permettra de nous repérer si nous tombons dans les lignes ennemies" ! Nos repas : du vrai rata que ne connaissent plus de nos jours les jeunes appelés. Pas une seule n'a échappé à la corvée de pluches. Nos moniteurs ne nous ont pas ménagées. En fin de stage, le commandant nous sentant bien endurcies, décide la dernière phase de formation : exercices de camouflage de nos véhicules sur les dunes de Sidi Abderrahmane sous le feu réel des mitrailleuses "pour bien nous mettre dans le bain". Parallèlement nous suivons des cours de secourisme. Dans ce domaine mon stage Croix-Rouge m'aura été utile. 

Cette période restera parmi les meilleurs souvenirs de notre jeunesse. Que de fou-rires ! Mais aussi quelle fierté de défiler au pas cadencé dans les rues de Casablanca par rang de trois, revêtues d'un uniforme sans coupe de drap kaki, épais, rugueux, irritant pour nos épidermes de jeunes filles, coiffées du vrai calot de bidasse aux pointes agressives. Seules, les chaussettes blanches portées dans nos confortables godillots éclairaient cet ensemble revêche. Nous ne nous sentions pas ridicules. Dans les yeux de la population européenne et musulmane nous lisions un grand respect et de l'admiration. 

Le 23 mars 1943 je signai le cœur gonflé de joie, mon engagement dans l'Armée Française au Train des Équipages de la Flotte de Casablanca, serrant avec force la petite plaque de métal jaune qui sous le numéro matricule 258 concrétisait mon rêve : Servir comme un Homme.

Dès lors tout alla très vite. Affectées dans différentes garnisons nous attendions notre incorporation dans les divisions marocaines en formation. Les quelques semaines d'oisiveté passées à la caserne de Meknès me laisseront le souvenir cuisant des punaises. 

Au même moment les combats font rage à Medjez El Bab et Pont du Fas où des éléments français assurent une couverture aux forces alliées engagées contre les Allemands qui s'accrochent en Tunisie. 

Plusieurs d'entre nous, impatientes, n'attendront pas leur intégration. Elles rejoindront à Alger les Sections Automobiles Nord Africaines (S.A.N.A.) qui demandent des volontaires.

Nous quitterons Casablanca au printemps 1943.

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Ce témoignage est extrait du livre de Solange Cuvillier : Tribulations d'une Femme dans l'Armée Française, ou le Patriotisme écorché, éditions Lettres du Monde, Paris, 1991, 173 pages.

 


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