Femmes sous l'uniforme
Les témoignages

 

Une A.F.A.T. secrétaire d'état-major 
(1944-1950)

Par Germaine Stéphan 

Madame Germaine Stéphan est née en 1926 à Brest. Fille d’un officier de la Marine Nationale, elle effectua plusieurs années de service à titre militaire dans l’armée de terre, de mars 1945 à mai 1950. Après avoir quitté l'armée, elle y revient pour deux périodes de service à titre civil : de mars 1956 à janvier 1957 tout d'abord (dans la Marine Nationale), puis de septembre 1972 à septembre 1976 (dans l'armée de terre).  

Ses camarades avaient surnommé Germaine Stéphan "la carpe", car elle parlait peu. Voici son témoignage sur ses cinq années passées sous l'uniforme, de 1944 à 1950, comme auxiliaire féminine de l'armée de terre (A.F.A.T.)


Motivations

A 17 ans, je sortais de quatre ans d'occupation allemande, avec ses violences, sa haine. Ma famille a été très éprouvée : mon frère aîné, membre du réseau du colonel Rémy, fut fusillé en 1941, à 20 ans, au Mont Valérien. Un second frère est mort des suites de sa déportation. Ma mère, ma soeur, furent molestées, emprisonnées, peu de temps heureusement, par ces "Messieurs de l’Occupation" comme disaient avec délectation les collaborateurs. Moi-même, j'ai aussi été battue à 17 ans, par un jeune SS, grand, blond, beau etc. On se regardait dans les yeux, et s’ils avaient été des pistolets, on serait tombés raide morts tous les deux.

Tous les jeunes, ou presque, étaient alors "communistes", non pas par adhésion au Parti, mais par esprit de vengeance et de rancoeur envers les autorités d’avant-guerre et de la période de l’occupation. On aspirait à une nouvelle France, nettoyée de ses collaborateurs, délivrée de ces "politicards" qu'on avait eus avant la guerre. Tout ceci était vague dans notre esprit, car nous étions encore trop jeunes pour tout comprendre et juger. Les informations dont nous disposions étaient quasiment inexistantes. On ne savait pas que faire, mais on rêvait de quelque chose de nouveau, de propre, on idéalisait l'avenir...

Un jour, une amie m'a entraînée à la mairie, à une réunion, sans me dire de quoi il s'agissait. Elle ne le savait sans doute pas elle-même ! La salle était pleine, sur la scène des inconnus débitaient de grandes envolées auxquelles on ne comprenait pas grand-chose et qu'on écoutait distraitement. Mais dans l'ensemble, cela rejoignait assez notre point de vue.

A la fin de cette réunion, un des orateurs a incité les auditeurs à prendre la carte du "Parti". Horrifiées, mon amie et moi n'avons pas bougé, car nous venions seulement de prendre conscience de la situation ! Pas question de s'en vanter auprès des parents !

Et puis, une dame, issue de la Résistance, a pris place à la petite table à son tour, et s'est adressée aux jeunes filles de l'assistance, nous expliquant qu'on pouvait s'engager dans l'armée de terre pour servir. Nous n'avons pas pris le temps de réfléchir, et nous nous sommes précipitées sur la scène pour être dans les premières sur la liste.

Curieux parcours, qui s'explique par la confusion qui régnait partout. Les gens avaient la sensation d’être livrés à eux-mêmes, et qu’il fallait faire quelque chose, quelque part.

Parcours militaire

Première affectation à Saint-Brieuc. Nous n'avions RIEN ! Pas d'uniforme, pas de matériel pour travailler. Nous avions récupéré des machines à écrire dans les Kommandantur, avec clavier allemand. La joie ! Nous tapions sur le verso de cartes d'état-major laissées par les Américains et découpées avec soin, et récupérions la moindre enveloppe que nous décollions et retournions pour une nouvelle destination. Les papiers carbones étaient en dentelle. Les rubans itou. Pas de chauffage, on tapait avec des gants, ce qui n’était pas triste.

Personnellement, je tapais quoi ? Les Allemands fuyaient à travers la campagne et, ayant arraché leurs galons ou volé des vêtements civils sur les fils à linge ou dans les fermes, il était difficile de les identifier. Rattrapés par un peu tout le monde, on les amenait dans une villa réquisitionnée pour interrogatoire et fouille. Nous ne savions pas s’il y avait parmi eux des officiers porteurs, peut-être, de documents importants. Installée dans la salle de bains de la villa, ma machine sur une planche, je tapais comme une enragée des documents en allemand sur mon clavier allemand sans en comprendre un traître mot, avec leurs mots à "rallonge" ! Il fallait faire très vite pour les traducteurs, des étudiants, qui attendaient. Ils comparaient ensuite leurs traductions entre elles. 

La vengeance et la haine tenaient lieu de moteur. Il n'y avait pas d'heures de travail qui tiennent. On était loin, très loin des 35 heures ! Avec le recul du temps, je me dis que tout ça paraît incroyable, romancé, mais non, c'est la vérité, mais c'était dans une autre vie...

Plus tard, un état-major de Libération s'est mis en place dans une caserne, avec de vrais bureaux et des officiers et sous-officiers issus de la Résistance, et quelques-uns de l'armée d'avant-guerre. Je ne vous dis pas l'ambiance.

Là, il y a eu un grand chambardement. Des hommes courageux s'étaient (ou s'étaient vus) attribués des grades auxquels ils n'avaient pas droit, mais que la plupart avaient bien mérités. Pour régulariser la situation, ils sont allés à Saint­Maixent parfaire leur instruction militaire. Ils n’en sont pas tous revenus avec un grade validé.

Notre place dans l’armée

Nous ne nous considérions pas comme des soldats. Nous étions des AUXILIAIRES destinées à libérer des places occupées par des hommes, pour qu'ils puissent eux, combattre. Cela était valable justement pour nos affectations : service de santé, transmissions, secrétaires d'état-major, conductrices. Celles qui étaient parachutistes (comme Geneviève de Galard) relevaient du service de santé.

Pas de place pour des va-t-en guerre, ce n'était pas notre rôle. Nous n'étions pas armées. J'ai des camarades ambulancières qui se sont fait tuer lors de l'avance en Allemagne, par un jet de grenade dans leur ambulance, alors qu'elles distribuaient du ravitaillement. La grenade avait été lancée par des enfants. D'autres, au Viêt-nam, furent enterrées vivantes jusqu'au cou dans des nids de fourmis rouges.

En mai 1945, nous étions environ 20.000 A.F.A.T. (auxiliaires féminines de l’armée de terre). Après une sélection des plus sévères, nous nous sommes retrouvées à 5.000 environ, ce dont nous n’étions pas peu fières, car nous avions été choisies en fonction du travail fourni, de nos compétences, ce dont certaines manquaient peut-être par défaut de scolarité et de facultés d’adaptation.

Nous avions la certitude que notre travail était important. Nous le faisions du mieux possible, ne rechignant pas sur les heures.

Il y a quelque temps, j'ai croisé des militaires en manœuvre : sur un char, à l'avant, était assise une jeune femme en treillis, cheveux longs plutôt blonds (les nôtres ne devant en aucun cas toucher le col, nous les coiffions souvent en chignon), très maquillée (nous, c'était interdit, à peine une touche de rouge à lèvres), cigarette au bec et roulant des mécaniques. Je me suis dit que cette jeune femme donnait une bien piètre image de nous. C'était une vraie caricature de la femme militaire.

Je pense que la fonction de la femme militaire ou policière n'est pas de porter des armes, mais plutôt de fournir des services de protection des femmes et des enfants, de porter secours. Je souris de voir les films avec des femmes toutes "commissaires" se tenant à la tête d'un groupe masculin, brandissant un revolver en se tordant les mains et en hurlant. Le ridicule ne tue plus, heureusement.

Je ne suis pas du tout rétrograde ni "vieux jeu", mais à chacun sa place. Il y a suffisamment à faire pour chaque catégorie pour ne pas empiéter sur le territoire de l’autre.

Enfin, c’est mon point de vue qui n’engage que moi.

Logement et conditions de vie

Au point de vue du logement, nous avons toujours été entre personnels féminins. D'abord à l'hôtel de la Croix-Rouge à Saint-Brieuc, réquisitionné. Puis à Rennes, à la faculté de Lettres, où nous n'apprenions rien (il n'y avait de cours nulle part), mais où nous dormions dans une vaste salle transformée en dortoir genre pensionnat.

Pas d'hommes à l'horizon, l'encadrement étant assuré par des A.F.A.T. gradées (Madame Terré, et d'autres dont je ne me souviens plus du nom). La discipline y était très stricte et comme nous avions des journées bien remplies (nous faisions tous les trajets à pied), on ne pensait qu'à dormir après quelques bavardages avec nos voisines.

Plus tard, nous fûmes cantonnées au camp Léger de la route de Lorient. Formé de baraquements américains, très bien conçus, nous y avions comme hommes de peine pour l'entretien et l'allumage des feux dans les chambres le soir avant notre retour, des... prisonniers allemands. Des jeunes au début, mais cela se passait très mal car ils sifflaient sur notre passage et on les aurait volontiers étranglés. Ils furent remplacés par des réservistes beaucoup plus âgés, des pépères issus de la campagne, qui nous expliquaient laborieusement qu'ils avaient des filles de notre âge en disant : "la guerre, pas bon...". A l’entrée, le poste de garde était exclusivement féminin. De l'autre côté de la rue, il y avait un stade où nous allions courir au petit matin avant d'aller au travail... à pied.

Entre temps, nous avions toutes fait, à tour de rôle par groupes, un stage de préparation militaire au château de Monbouan, entre Rennes et Fougères. Des sous-officiers masculins issus de la Coloniale nous réveillaient à trois heures du matin pour aller courir dans la campagne, passer des barbelés et autres distractions du même genre. Ils hurlaient après nous car nous refusions énergiquement d'enlever nos bigoudis sur lesquels nous posions gracieusement notre calot, car nous devions aller travailler le matin. La fin du stage nous rapportait la fameuse catégorie de départ.

Équipement

Débuts en civil, donc. Puis nous avons reçu une tenue bleue : veste bleu marine, jupe bleu "canard", chemisette bleu clair avec cravate noire, béret noir. Souliers noirs.

Nous fûmes ensuite habillées en kaki : blouson de gros tissu, jupe itou, chemisette kaki, cravate kaki, calot, et ... croquenots !, en cuir relativement fin ; heureusement que l'hiver nous les portions avec des leggins (sorte de guêtres en toile kaki que l'on voit sur les GI's dans les films de guerre).

Puis, miracle ! Le paquetage américain ! Le bonheur ! : tailleur en gabardine kaki, calot très seyant, manteau d'hiver en gabardine kaki également, chemisette kaki, cravate noire, souliers bas et grande nouveauté pour nous : des bas kaki, des culottes kaki en rayonne, avec combinaisons assorties (si, si), des soutiens-gorge kaki et, raffinement ultime, inconnu pour nous, des serviettes périodiques jetables (un paquet par mois)... non kaki.

Jamais, jamais de pantalon. On n'en avait même pas l'idée !

Grades

A cette époque, il n'y avait pas de grades, mais des "catégories assimilées à ...", que nous portions sur le côté gauche et qui consistaient en un écusson avec indication de l'arme (transmissions, santé, état-major ...) et des filets or ou rouges indiquant la fameuse catégorie.

Les rapports avec la hiérarchie étaient excellents, très respectueux de part et d’autre. Mais l’ambiance la plus parfaite que j’ai rencontrée est à la marine : Une courtoisie rare.

Anecdotes

Un petit groupe d'entre nous avait été convié par la marine, à visiter un navire de guerre à Brest. Au cours de cette visite, le Pacha qui nous pilotait nous a dit qu'en ce qui concerne les radars, les femmes étaient supérieures aux hommes, à cause d'une certaine sensibilité (ou intuition) qui optimisait le service rendu.

Nous n'étions pas concernées, étant d'état-major, mais nous nous rengorgions, quand même, et nous avions le sentiment que nos diverses activités apportaient quelque chose à l'effort de toute l'armée.

Le dimanche matin, nous allions à l'hôpital militaire américain de Rennes, chercher chacune un GI's en fauteuil roulant pour l'emmener en promenade aux jardins du Mont-Thabor. Le "mien" avait 20 ans et il était aveugle. Un jour il me demanda de lui acheter de l'eau de Cologne la plus naturelle possible. Je lui en achetai au PX (magasin militaire), la lui remis toute fière puis... il déboucha le flacon et se mit à le boire devant mes yeux exorbités et ma bouche ouverte ! Il était "accro" à l'alcool et avait trouvé ce moyen pour satisfaire ses goûts. Inutile de dire qu'il n'en a pas eu une deuxième fois !

En ce qui concerne les déportés, nous allions presque tous les soirs à la gare de Rennes. Les trains rapatriant les déportés passaient à partir de minuit (?). Avec l'aide des dames de la Croix-Rouge, nous leur donnions des gobelets de boisson, et leur parlions. Nous avons fait là la connaissance d'une jeune fille juive, Simone Lang, déportée, qui nous a montré son dos. Elle avait été allongée par les SS sur une plaque de tôle ondulée chauffée au rouge, "pour s'amuser" paraît-il... Comme elle ne savait où aller, n'ayant plus de famille, nous l'avons ramenée avec nous au camp, et avons demandé son incorporation, ce qui a été accepté. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue par la suite.

Conclusion

Tout au long de ma carrière militaire, j’ai toujours eu des postes très intéressants, travaillant à très haut niveau. Dans le civil également. Mon travail de militaire était essentiellement un travail de bureau : sténo de conférences et de briefing, prises de courrier, transcriptions, études de photographies aériennes à l’aide de binoculaires, secrétaire "volante" à la demande. En Tunisie, j’ai eu le très grand privilège de travailler directement avec le général Leclerc, sous sa tente personnelle dans le désert. Je prenais en sténo la situation des troupes par téléphone et radio-transcription. C’était quelques jours avant son accident d’avion dans le sud-algérien. J’étais très impressionnée. A la marine en Tunisie, j’ai eu quelques bons moments, lors de sténo de briefing quotidiens à un très haut niveau, au moment de la guerre et Suez. Mes carnets de sténo sont archivés comme pièces à conviction. A Berlin, je travaillais entre autres pour le S.H.A.P.E. et les forces d’occupation. 

Un de mes meilleurs souvenirs, dont je tire une grande fierté, est d'avoir défilée, en tenue, avec mes camarades, avec les GI's à Rennes, lors du défilé de la Victoire. A vrai dire, pas "avec les GI's" mais "en même temps", c'est plus exact...

En dehors de la France, comme affectations, j'ai été à Tunis au C.S.T.T. (Commandement Supérieur des Troupes de Tunisie), puis à Bizerte au titre de la Marine Nationale, et ensuite à Berlin, auprès du gouvernement militaire français.

Mon mari ayant été frappé d'une attaque d'hémiplégie, j'ai été contrainte de rentrer avec lui en France. Fin de mes contacts avec les forces armées.

Je n'ai jamais eu connaissance d'une association quelconque nous concernant. Je ne pense pas que nous en avions besoin. Les relations amicales personnelles ont continué, sans pour cela jouer "aux vieux copains de régiment".

Nous avions un travail à faire, nous l'avons fait du mieux que nous pouvions.

Il est assez difficile de comparer l'état d'esprit de l'armée de l'époque avec celle d'aujourd'hui. D'abord, les jeunes n'avaient pas reçu la même éducation, nous n'avions pas accès aux mêmes informations (télévision, médias, Internet, etc.). Notre optique était celle d'une jeunesse qui sortait de quatre années de privations, de frustrations, de peur, d’ envie de voir partir les troupes d'occupation, de désir aussi "d’exploser" au sortir de cette guerre.

Au début, j'ai trouvé insolite de voir une femme ministre des Armées (Madame Alliot-Marie). Et puis, devant son oeuvre, je me suis dit : Pourquoi pas ? Elle peut en faire beaucoup dans ce rôle. Elle a une allure très digne, discrète, elle force le respect quand elle passe les troupes en revue, et l'on sent une grande déférence de la part des gradés.

 


© Anovi - 2008